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À Bletchley Park, dix Colossus fonctionnaient en 1945 : huit ont été détruits, deux ont servi au GCHQ

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Dix machines capables de casser en quelques heures un chiffre que l’armée allemande jugeait inviolable. À la fin de la guerre, huit ont été démantelés, tandis que deux Mark II ont été transférés au GCHQ et utilisés jusque dans les années 1960. Après 1945, toutes les informations sur les Colossus restaient hautement classifiées, et l’on dit que Winston Churchill lui-même aurait spécifiquement ordonné leur destruction. Une décision qui a effacé pendant plus de trente ans l’un des épisodes les plus déterminants de l’histoire de l’informatique.

Le paradoxe reste saisissant. Ces calculateurs géants, bourrés de lampes électroniques, avaient contribué à raccourcir la guerre. Huit ont pourtant été détruits au nom du secret d’État ; les deux survivants ont continué à servir dans l’ombre.

À retenir

  • Dix Colossus entièrement fonctionnels ont été construits, mais presque aucune trace n’en subsiste
  • Tommy Flowers a reçu l’ordre de brûler lui-même les plans de sa propre invention
  • Une reconstruction complète en 2007 s’est avérée nécessaire pour prouver que ces machines ont réellement existé

Sommaire

  1. Une machine née pour casser Lorenz
  2. L’ordre de 1945 : dispersion, démontage, silence
  3. Rebâtir un fantôme : la reconstruction de 2007

Une machine née pour casser Lorenz

Colossus n’est pas né d’un coup de génie isolé. Conçu par l’ingénieur Tommy Flowers et son équipe au sein de l’organisation précurseure du GCHQ, le premier Colossus Mark I, achevé en décembre 1943, devient opérationnel début 1944 à Bletchley Park, où il est chargé de déchiffrer les messages codés avec la machine Lorenz SZ40/42, surnommée « Tunny » par les Alliés. Un an plus tôt, les Britanniques utilisaient déjà des machines électromécaniques bien plus lentes, les « Heath Robinson ». Colossus change radicalement d’échelle.

La version améliorée arrive vite. Un Colossus Mark 2 amélioré, utilisant des registres à décalage pour quintupler la vitesse de traitement, fonctionne pour la première fois le 1er juin 1944, juste à temps pour le débarquement de Normandie. Le timing n’a rien d’anecdotique : Colossus renseigne directement les Alliés sur les communications du haut commandement allemand, à quelques jours de l’opération la plus importante de la guerre en Europe.

Ces machines montent en nombre à un rythme soutenu. Dès avril 1945, dix Colossus fonctionnent sans interruption dans la Newmanry. D’ailleurs un onzième exemplaire était en cours de mise en service à la fin du conflit, selon plusieurs sources historiques. Techniquement, la machine embarque entre 1 500 et 2 400 lampes électroniques selon les modèles, un chiffre vertigineux pour l’époque, qui en fait un monstre de chaleur et de consommation électrique autant qu’un bijou de rapidité de calcul.

Faire tourner ces géants nuit et jour exigeait une armée de main-d’œuvre. Environ 250 Wrens, membres du service féminin de la Marine royale, faisaient fonctionner les dix Colossus de Bletchley Park 24 heures sur 24. Certaines de ces opératrices avaient déjà manié les Heath Robinson, les ancêtres mécaniques de la bête.

L’ordre de 1945 : dispersion, démontage, silence

La guerre se termine en Europe. Et avec elle, l’existence même de Colossus devient un problème plutôt qu’une fierté à afficher. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, le Premier ministre Winston Churchill ordonne la destruction des machines Colossus pour préserver le secret des capacités britanniques de décryptage ; huit des dix Colossus sont démontés début 1946 sur le site d’Eastcote, à Londres, où les opérations de décryptage avaient été relocalisées depuis Bletchley Park.

Deux machines échappent temporairement au sort commun. Deux des Mark II sont déplacées vers le siège du GCHQ à Eastcote, puis à Cheltenham, avant d’être elles aussi finalement démontées. Ces dernières survivront jusque dans les années 1960, continuant un temps un travail de renseignement dans l’ombre la plus totale.

Le plus troublant n’est pas seulement la destruction des machines. Ce sont les plans eux-mêmes qui disparaissent. La plupart des machines sont détruites, et Tommy Flowers reçoit l’ordre de brûler les plans et les instructions d’utilisation. Concepteur du premier ordinateur programmable de l’histoire, l’homme doit lui-même effacer la trace de son œuvre. Difficile d’imaginer un sort plus ironique pour un ingénieur.

Que reste-t-il physiquement ? Des débris. Un objectif optique a été récupéré dans un tas de matériel jeté à la ferraille en 1970, avant d’être donné au Bletchley Park Trust plus de quarante ans plus tard. D’autres pièces connaissent un destin plus utile : certaines composantes des Colossus démontés ont été réutilisées par le laboratoire de calcul de l’université de Manchester, où a été construit le Manchester « Baby », le premier ordinateur électronique universel à programme stocké au monde. Colossus, effacé de l’histoire officielle, continue ainsi de vivre dans les circuits d’autres machines pionnières.

Le secret tient bon pendant des décennies, porté par des milliers de personnes qui ont respecté leur serment. Les environ dix mille hommes et femmes ayant travaillé à Bletchley Park, tenus au secret et soumis à une politique du « besoin de savoir », ont honoré leur engagement si efficacement que peu de gens en dehors du projet connaissaient le travail de décryptage pendant plus de trente ans après la fin de la guerre. Il faudra attendre 1974 pour que le voile se lève officiellement, avec un ouvrage écrit par un ancien de Bletchley Park.

Rebâtir un fantôme : la reconstruction de 2007

Une histoire aussi bien enterrée méritait une résurrection à la hauteur. Elle vient d’un ingénieur passionné, Tony Sale, curateur au Science Museum de Londres. En 1991, alors qu’il travaillait à la restauration d’anciens ordinateurs britanniques au Science Museum de Londres, il rejoint la campagne pour sauver Bletchley Park de la démolition par des promoteurs immobiliers, et il pense qu’il serait possible de reconstruire Colossus. Personne ne le croit.

Le point de départ tient du miracle archéologique. En 1993, il réunit toutes les informations disponibles, soit huit photographies d’époque prises de Colossus en 1945 ainsi que quelques fragments de schémas de circuits que certains ingénieurs avaient conservés de façon totalement illégale. Huit photos. Voilà tout ce qui reste, officiellement, d’une machine qui a compté dix exemplaires opérationnels.

Le chantier démarre concrètement à Bletchley Park. En juillet 1994, le duc de Kent inaugure les musées de Bletchley Park et lance officiellement le projet de reconstruction de Colossus. Il faudra encore treize ans de recherches, de tâtonnements et de bricolages historiques pour boucler l’affaire. L’équipe de bénévoles, dirigée pendant quatorze ans, achève finalement un Mark II Colossus pleinement fonctionnel en 2007, aujourd’hui opérationnel au National Museum of Computing de Bletchley Park.

La machine reconstruite n’est pas restée une simple pièce de musée immobile. En 2007, elle a été testée lors du Colossus Cipher Challenge international, et elle a de nouveau réussi à casser le code Lorenz, en 3,5 heures. Elle a toutefois été battue dans la course par un ingénieur logiciel qui, avec un simple PC équipé d’un programme sur mesure, a percé le message chiffré en 46 secondes. Un joli clin d’œil : ce que dix machines et 250 opératrices accomplissaient jour et nuit en 1944 tient aujourd’hui dans la puissance oubliée d’un ordinateur de bureau. La véritable prouesse de Colossus n’était pas sa vitesse selon nos standards actuels, mais le simple fait d’avoir existé, fonctionné et changé le cours de la guerre, avant d’être sacrifié sur l’autel du secret.

Sources : feeds.bbci.co.uk | tnmoc.org

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