Assainir une eau polluée ou en trouver une autre, propre dès la source : voilà deux approches que l’on confond souvent, mais qui n’ont rien à voir. Au XIXe siècle, face à une épidémie qui décime sa population, Marseille n’a pas cherché à filtrer ou à traiter l’eau qu’elle buvait déjà. Elle est allée en chercher une nouvelle, à plus de 80 kilomètres de distance, dans les eaux vives de la Durance. Un pari fou, porté par un maire visionnaire, qui allait transformer durablement le destin hydraulique de la cité phocéenne. Près de deux siècles plus tard, l’eau qui coule encore dans les robinets marseillais emprunte, pour une large part, exactement le même chemin.
À retenir
- Face à l’épidémie de choléra de 1834, le maire Maximin Consolat lance la construction d’un canal de plus de 80 km pour acheminer l’eau de la Durance jusqu’à Marseille, inauguré en 1849
- Conçu par les ingénieurs François Zola et François de Montricher, l’ouvrage comprend notamment l’aqueduc de Roquefavour, bâti à la main en plus d’une décennie
- Près de deux siècles après, ce canal fournit encore environ deux tiers de l’eau potable de la métropole marseillaise, le reste provenant du Verdon via le canal de Provence
Une ville assoiffée face à l’épidémie qui tue par milliers
En 1834, Marseille ne dispose d’aucun réseau d’adduction d’eau généralisé. Les habitants puisent dans des citernes, des puits et des fontaines publiques alimentées par des sources locales, souvent souillées et insuffisantes pour une population en pleine croissance. Dans ce contexte sanitaire déjà précaire, le choléra s’abat sur la ville avec une violence inouïe, emportant des milliers de vies en quelques mois seulement. L’épidémie révèle au grand jour ce que tout le monde redoutait sans vouloir l’admettre : sans eau salubre en quantité suffisante, aucune ville ne peut espérer échapper durablement aux grandes épidémies qui ravagent l’Europe du XIXe siècle.
C’est dans ce climat de peur et d’urgence que la question de l’approvisionnement en eau devient une priorité politique absolue. Il ne s’agit plus simplement d’un confort urbain, mais littéralement d’une question de survie collective. Les autorités marseillaises comprennent qu’il faudra voir grand, très grand, pour mettre fin à ce cycle mortifère des sécheresses et des épidémies qui frappe la cité depuis des décennies.
80 kilomètres creusés à la main à travers la roche provençale
Le projet retenu est à la hauteur du défi : capter les eaux de la Durance, ce cours d’eau puissant qui dévale des Alpes, pour les acheminer jusqu’à Marseille. L’ingénieur François Zola, père du célèbre romancier, initie les premières études techniques du tracé, avant que la direction du chantier ne revienne à François de Montricher. Ensemble, ils dessinent un ouvrage titanesque : un canal de plus de 80 kilomètres, dérivations comprises, qui doit traverser reliefs, vallées et collines calcaires de la Provence.
Les travaux mobilisent des centaines d’ouvriers pendant plus d’une décennie, à une époque où les engins mécaniques n’existent pas encore. On creuse, on taille, on maçonne à la force des bras et des outils rudimentaires. L’ouvrage comprend de nombreux aqueducs et ponts-canaux, dont celui de Roquefavour, qui deviendra par la suite l’un des symboles les plus emblématiques du patrimoine hydraulique régional. Sa silhouette massive, encore visible aujourd’hui, témoigne de l’ambition démesurée de ce chantier du XIXe siècle.
Le pari fou d’un maire qui engage la ville entière
Derrière cette prouesse technique se cache une décision politique courageuse, portée par le maire Maximin Consolat. Engager Marseille dans un chantier d’une telle ampleur représente un risque financier et humain considérable, à une époque où les finances publiques sont loin d’être extensibles. Pourtant, Consolat fait le choix de l’investissement long terme plutôt que des solutions provisoires et insuffisantes qui avaient échoué à endiguer les précédentes crises sanitaires.
Ce pari, c’est celui d’une ville qui refuse de subir indéfiniment les caprices du climat méditerranéen et les ravages des épidémies. Il faudra attendre 1849 pour voir le canal officiellement inauguré, après plus de dix années de travaux pharaoniques. L’eau de la Durance coule enfin jusqu’à Marseille, mettant fin, en grande partie, aux sécheresses chroniques et aux conditions sanitaires désastreuses qui avaient tant fait souffrir la population quelques années plus tôt.
Près de deux siècles plus tard, l’eau coule toujours dans le même canal
Voilà le plus étonnant de cette histoire : le canal de Marseille n’est pas une relique muséale, mais une infrastructure parfaitement vivante et fonctionnelle. Aujourd’hui encore, il continue de fournir environ deux tiers de l’eau potable consommée dans la métropole marseillaise, le complément étant assuré par les eaux du Verdon acheminées via le canal de Provence. La gestion de cet héritage hydraulique du XIXe siècle associe désormais des opérateurs modernes, comme la Société des Eaux de Marseille et la Société du Canal de Provence.
Cette longévité n’est pourtant pas exempte de défis. Chaque automne, les niveaux de la Durance rappellent à quel point cette ressource reste précieuse et vulnérable : le changement climatique entraîne une baisse récurrente du débit du fleuve, interrogeant la pérennité à long terme d’un système conçu voilà 175 ans. Des travaux de modernisation et de sécurisation sont menés régulièrement pour limiter les pertes en eau sur un tracé aussi long qu’ancien, preuve que même les ouvrages les plus solides du patrimoine français nécessitent une attention de tous les instants.
Le canal de Marseille illustre ainsi un cas assez rare dans l’histoire des infrastructures : une réponse d’urgence à une crise sanitaire du XIXe siècle, devenue près de deux siècles plus tard un pilier incontournable de l’alimentation en eau d’une métropole d’un million d’habitants. Derrière chaque verre d’eau bu à Marseille se cache, encore aujourd’hui, le souvenir d’une épidémie et l’audace d’un maire qui a su voir au-delà de son époque. Une leçon d’anticipation qui résonne particulièrement à l’heure où la question de l’eau redevient, un peu partout, un enjeu de premier plan.


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