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80 habitants expropriés pour un lac de 103 millions de m³ en 1969 : l’eau s’est arrêtée au pied de leurs maisons sans jamais y entrer

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Petite mise en garde avant de commencer : l’histoire que je m’apprête à vous raconter a de quoi rendre perplexe, voire franchement agacer, tant elle illustre à merveille les dérives possibles des grands chantiers publics. Accrochez-vous, parce que ce que l’Hérault a fait subir à tout un village en 1969 frôle l’absurde administratif pur et simple.

À retenir

  • En 1969, les 80 habitants de Celles ont été expropriés par anticipation, sur la base d’une cote théorique du lac prévue à 150 mètres pour un village situé à 143 mètres d’altitude.
  • Le niveau du lac du Salagou s’est finalement stabilisé à 139 mètres, soit onze mètres sous la cote annoncée, épargnant totalement le village.
  • Resté administrativement non dissous, Celles a été progressivement repeuplé et restauré par des artistes et amateurs de vieilles pierres, et compte aujourd’hui une poignée d’habitants permanents.

En ce début d’automne, alors que les visiteurs affluent encore nombreux autour du lac du Salagou pour profiter des dernières douceurs de la saison, peu d’entre eux savent qu’un village entier a été sacrifié sur l’autel d’une catastrophe qui ne s’est jamais produite. Celles, ce hameau niché sur les hauteurs héraultaises, a vu ses 80 habitants contraints de partir du jour au lendemain, convaincus que leurs maisons allaient disparaître sous des mètres d’eau. Cinquante ans plus tard, le village est toujours debout, intact, et l’eau n’a jamais léché le seuil de ses premières ruelles.

Un village évacué pour une catastrophe qui n’arrivera jamais

Au tournant de l’année 1969, les autorités héraultaises lancent la procédure d’expropriation de Celles sans même attendre que la mise en eau du barrage du Salagou commence réellement. Les habitants, pour la plupart agriculteurs, reçoivent l’ordre de quitter leurs maisons dans des délais extrêmement brefs. Certaines toitures sont même arrachées pour accélérer le départ des derniers récalcitrants, une méthode radicale qui ne laisse aucune place à la négociation. Le scénario retenu à l’époque prévoyait une montée des eaux suffisante pour noyer entièrement le village, situé à 143 mètres d’altitude, alors que la cote théorique du lac devait grimper jusqu’à 150 mètres.

Sauf que les calculs initiaux surestiment largement le niveau que le lac va réellement atteindre. La cote maximale du barrage ne permettra jamais à l’eau de s’approcher des premières habitations de Celles. Un village entier a donc été sacrifié pour un niveau d’eau qui n’existera jamais, une décision prise sur la base d’une marge de sécurité qui se révélera, avec le recul, totalement disproportionnée. Les habitants l’apprennent bien trop tard : leurs maisons sont déjà vendues, leurs vies déjà reconstruites ailleurs, souvent dans des conditions douloureuses. Le traumatisme de ce départ forcé reste encore aujourd’hui vif dans la mémoire collective de la région.

Le barrage qui change tout, sauf la destinée du village

Construit entre 1964 et 1968 par la Compagnie d’Aménagement du Bas-Rhône et du Languedoc, sur la commune de Clermont-l’Hérault, le barrage du Salagou avait une mission claire : réguler les crues de la rivière et irriguer les terres agricoles environnantes. Le résultat dépasse largement les attentes en matière de transformation du paysage. Un lac de plusieurs centaines d’hectares apparaît là où coulait autrefois une simple rivière, et les fameuses terres rouges de la région, appelées ruffes, donnent à cette étendue d’eau une teinte singulière qui deviendra, bien des années plus tard, une véritable attraction touristique.

Pourtant, le niveau de l’eau finit par se stabiliser bien en dessous des maisons de Celles, à 139 mètres exactement, soit onze mètres sous la cote théorique annoncée. Les ingénieurs de l’époque avaient prévu une marge de sécurité qui s’avère, avec le recul, largement surdimensionnée par rapport à la réalité du terrain. Le village, construit en hauteur sur un piton rocheux, se retrouve ainsi totalement épargné par la montée des eaux. Cette erreur de calcul, ou cette précaution excessive selon le point de vue adopté, laisse un goût particulièrement amer : des familles entières ont été déracinées pour un risque qui ne s’est finalement jamais concrétisé.

Des ruines récupérées et un village qui renaît de ses cendres administratives

Pendant près de cinquante ans, Celles demeure un village fantôme, figé dans le temps. Un rapport du Département de l’Hérault rappelle d’ailleurs qu’à l’époque, le cimetière avait été déplacé et les maisons rachetées, alors même que le village n’allait finalement jamais être noyé. Fait notable, la commune n’a toutefois jamais été dissoute administrativement, l’église et la mairie figurant parmi les premiers bâtiments à avoir été entretenus au fil des décennies, comme un symbole tenace de résistance face à l’abandon.

Dans les décennies suivantes, des habitants reviennent peu à peu occuper les bâtisses laissées à l’abandon. Des artistes et des amoureux de vieilles pierres rachètent les maisons à bas prix et entament leur restauration avec patience. Le village retrouve ainsi progressivement une vie, bien loin du sort funeste qui lui avait été promis à la fin des années 1960. Aujourd’hui, Celles compte une poignée d’habitants permanents et attire chaque année des visiteurs curieux de découvrir cette histoire aussi singulière qu’édifiante. Le contraste entre les ruelles restaurées et le lac tout proche raconte, mieux qu’un long discours, l’absurdité administrative qui a frappé ce coin de l’Hérault.

Le village est désormais protégé et valorisé comme patrimoine, bien loin de l’image de zone sinistrée qu’on lui promettait en 1969. Le barrage lui-même repose sur une technique jugée innovante pour l’époque, combinant enrochements de basalte et masque d’étanchéité en macro-béton bitumeux, dont les carrières d’origine restent encore visibles sur les plateaux voisins pour qui sait les repérer.

Une expropriation sans submersion, un symbole qui perdure

L’histoire de Celles résume à elle seule un paradoxe administratif assez rare : un village entièrement vidé de ses habitants pour un danger qui n’a, en définitive, jamais menacé ses murs. Entre erreur de calcul manifeste et principe de précaution poussé à l’extrême, cette page méconnue du patrimoine héraultais continue d’interroger sur la gestion des grands travaux publics en France. Le village, aujourd’hui repeuplé et restauré avec soin, porte encore les traces visibles de cette décision brutale prise un demi-siècle plus tôt.

Son histoire rappelle, avec une certaine ironie amère, que les grandes infrastructures françaises ont parfois bouleversé des vies entières sur la base d’estimations qui, avec le recul, se sont révélées totalement inexactes. Alors, la prochaine fois que vous longerez les eaux turquoise du lac du Salagou, peut-être lèverez-vous les yeux vers Celles avec un regard différent, en pensant à ces 80 habitants qui ont dû tout quitter pour une vague qui n’est jamais venue. Une question demeure, finalement : combien d’autres villages, ailleurs en France, ont-ils connu un sort similaire, sacrifiés au nom d’un risque qui ne s’est jamais réalisé ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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