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34 000 soldats américains et canadiens ont pris d’assaut une île du Pacifique en 1943 : il n’y restait plus un seul Japonais à combattre

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Trente-quatre mille soldats débarquent sur une plage hérissée de défenses ennemies. Quelques jours plus tard, près de deux cents d’entre eux sont morts ou blessés. Un bilan qui pourrait sembler logique pour une bataille du Pacifique, sauf qu’il manque un détail capital : il n’y avait absolument personne en face. Pas un seul soldat japonais sur l’île, pas un coup de feu tiré par l’ennemi, pas la moindre résistance organisée. Et pourtant, le sang a coulé. Cette histoire, aussi tragique qu’absurde, s’est déroulée sur un confetti volcanique perdu dans le Pacifique Nord, et elle en dit long sur la manière dont la guerre peut se retourner contre ceux qui la mènent, même en l’absence totale d’adversaire.

À retenir

  • Le 28 juillet 1943, la marine japonaise a évacué en secret les 5 100 soldats de Kiska sans être détectée, laissant l’île totalement déserte avant le débarquement allié.
  • Dans le brouillard, des unités alliées se sont tirées dessus mutuellement pendant plusieurs heures, causant 32 morts et une centaine de blessés par tir ami.
  • Mines laissées par les Japonais, explosion du USS Abner Read et pied de tranchée ont porté le bilan final à près de 200 soldats alliés tués ou blessés sans aucun combat avec l’ennemi.

Une île vide, une armée qui tire dans le vide

Pour comprendre l’ampleur du malentendu, il faut remonter à juin 1942, lorsque l’Empire du Japon s’empare des îles d’Attu et de Kiska, deux bouts de terre glacés appartenant à l’archipel des Aléoutiennes, en Alaska. Il s’agit alors de l’une des portions du territoire américain occupées par les forces de l’Axe durant tout le conflit, un symbole que Washington ne peut tolérer. Après avoir repris Attu au prix de combats d’une violence inouïe au printemps 1943, les stratèges alliés se tournent logiquement vers Kiska, considérée comme encore plus fortifiée et donc plus redoutable.

Dans les mois qui précèdent l’assaut final, l’aviation américaine pilonne méthodiquement l’île. Plus de six millions de livres de bombes sont larguées en l’espace de quatorze mois, un déluge de feu censé affaiblir la garnison japonaise avant le grand débarquement. Les stratèges alliés imaginent alors une opération d’une violence extrême, où chaque mètre de plage devra être arraché à un ennemi retranché et déterminé. La réalité allait se révéler bien plus étrange.

L’évacuation fantôme qui a trompé les services de renseignement alliés

Ce que les Alliés ignorent totalement, c’est que la marine impériale japonaise a préparé en coulisses une opération d’une audace remarquable, baptisée Ke-Gō. Le 28 juillet 1943, soit deux bonnes semaines avant le débarquement prévu, une flotte japonaise profite d’un épais brouillard pour se faufiler jusqu’aux côtes de Kiska. En moins d’une heure, elle embarque l’intégralité de la garnison, soit environ 5 100 hommes, et reprend la mer sans jamais être repérée par les navires de surveillance américains pourtant postés dans la zone.

Pendant plus de deux semaines, les bombardiers alliés continuent donc de marteler une île devenue totalement déserte, sans que personne ne s’en rende compte. Lorsque les 34 426 soldats américains et canadiens débarquent finalement le 15 août 1943 dans le cadre de l’opération Cottage, ils s’apprêtent à livrer une bataille qui n’aura jamais lieu. L’île de Kiska vient de se transformer en un piège psychologique bien plus redoutable qu’aucune tranchée fortifiée.

Brouillard épais, nerfs à vif : quand les soldats alliés se sont combattus eux-mêmes

Faute d’ennemi visible, c’est la tension accumulée qui finit par exploser. Une brume enveloppe les troupes débarquées, réduisant la visibilité à quelques kilomètres seulement. Dans ce décor digne d’un mauvais rêve, chaque silhouette devient suspecte, chaque bruit ressemble à une menace. C’est dans ce contexte qu’un soldat canadien, persuadé de faire face à des tireurs japonais embusqués, ouvre le feu sur des positions qui se révèlent être en réalité des lignes américaines.

L’engrenage est alors impossible à stopper. Des unités alliées distinctes, perdues dans le brouillard et persuadées de combattre l’ennemi, s’affrontent mutuellement pendant plusieurs heures. Le bilan de cet épisode de tir ami est glaçant : 28 soldats américains et quatre soldats canadiens perdent la vie, auxquels s’ajoutent une centaine de blessés des deux côtés. Un massacre entièrement fratricide, né de la peur et de l’absence totale de visibilité, et qui illustre à quel point la guerre peut se retourner contre ses propres acteurs lorsque les repères s’effondrent.

Mines, pièges et bilan macabre : ce que Kiska révèle sur les guerres sans ennemi visible

Si les Japonais ont quitté l’île, ils n’en ont pas pour autant disparu totalement : ils ont laissé derrière eux un héritage empoisonné fait de mines terrestres, de pièges dissimulés et d’explosifs à retardement. Ces engins continuent de faucher des vies longtemps après le départ de la garnison, rappelant que l’absence physique d’un adversaire ne signifie pas l’absence de danger. Dans la nuit du 17 au 18 août, le destroyer américain USS Abner Read heurte en reculant une mine marine japonaise laissée à la dérive. L’explosion arrache littéralement la poupe du navire, tuant 71 marins et en blessant 47 autres.

À ces drames s’ajoute un mal plus insidieux : le pied de tranchée, cette affection douloureuse causée par l’humidité permanente et le froid, qui touche environ 130 hommes. Un détail frappant mérite d’être souligné : un seul Canadien figure parmi les victimes, les soldats de ce contingent disposant de chaussures bien mieux adaptées aux conditions polaires que leurs homologues américains, révélant au passage un écart d’équipement entre alliés pourtant censés combattre côte à côte. Au bilan final, l’opération Cottage coûte la vie à près de 200 soldats alliés, sans qu’un seul combattant japonais n’ait mis les pieds sur l’île durant l’assaut. Lorsque les troupes atteignent enfin le cœur des bases abandonnées, elles ne découvrent que quelques chiens errants et une inscription moqueuse laissée par les officiers nippons, se gaussant de la lenteur de leurs poursuivants.

L’épisode de Kiska, souvent relégué au rang d’anecdote dans les livres d’histoire consacrés à la Seconde Guerre mondiale, mérite pourtant qu’on s’y attarde. Il rappelle que la peur, le brouillard et l’incertitude peuvent se révéler aussi meurtriers que n’importe quelle artillerie ennemie, et que les pièges laissés par un adversaire disparu continuent parfois de frapper bien après son départ. À l’heure où les conflits modernes s’appuient de plus en plus sur le renseignement et la surveillance technologique, cette histoire datant de l’automne 1943 invite à une réflexion plus large : combien de batailles, à travers l’histoire, ont-elles été livrées contre des fantômes plutôt que contre de véritables ennemis ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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