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1,47 million de litres, 8 morts et pas un seul coupable : à Londres, en 1814, c’est la brasserie qui a été remboursée

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Et si votre pire cauchemar n’était pas une inondation d’eau, mais une vague de bière brune haute de plusieurs mètres déferlant dans votre rue ? Cette scène, digne d’un film catastrophe, s’est pourtant bel et bien produite dans le Londres du début du XIXe siècle, laissant derrière elle huit morts et un quartier entier dévasté. Pire encore, l’issue judiciaire de ce drame est presque aussi stupéfiante que l’accident lui-même, puisque l’entreprise responsable en est ressortie financièrement renforcée. Retour sur l’un des faits divers les plus improbables de l’histoire britannique, où la bière a tué, où la justice a haussé les épaules, et où l’argent a fini par couler plus librement que le houblon.

À retenir

  • En octobre 1814, la rupture d’une cuve de 6,7 mètres à la brasserie Meux de Londres provoque une vague de bière qui tue huit personnes dans le quartier pauvre de St Giles.
  • La justice qualifie le drame d’« acte de Dieu inévitable », exonérant la brasserie de toute responsabilité et privant les familles endeuillées de toute indemnisation.
  • Meux obtient ensuite du Parlement britannique le remboursement des taxes déjà payées sur la bière perdue, ce qui lui permet d’éviter la faillite.

Une vague de bière de 1,47 million de litres submerge Londres

Nous sommes en octobre 1814, dans le quartier populaire de St Giles, à Londres. La Horse Shoe Brewery, propriété de la maison Meux & Co, abrite d’immenses cuves en bois destinées à la fermentation du porter, cette bière brune et corsée très prisée à l’époque. L’une d’entre elles, haute de 6,7 mètres, soit l’équivalent d’un immeuble de deux étages, cède brutalement après la rupture de l’un de ses cerclages en fer. Le choc est d’une telle violence qu’il déloge la valve d’une cuve voisine et pulvérise plusieurs gros tonneaux installés à proximité, provoquant un véritable effet domino.

Le résultat dépasse l’entendement : entre 570 000 et 1,47 million de litres de bière se déversent d’un seul coup dans les rues. Cette masse liquide, propulsée avec une force comparable à celle d’un raz-de-marée, pulvérise le mur arrière de la brasserie avant de s’engouffrer dans les ruelles étroites du quartier, un secteur misérable surnommé le rookery de St Giles, où s’entassaient alors des habitations précaires et des sous-sols habités par les familles les plus pauvres de la capitale.

Huit morts et une ville noyée sous la mousse : l’enquête s’ouvre

Le bilan humain de cette catastrophe brassicole est lourd : huit personnes perdent la vie, emportées par la noyade, l’asphyxie ou écrasées sous l’effondrement de leurs propres logements, incapables de résister à la pression du liquide. Le détail le plus bouleversant de ce drame concerne cinq des victimes, réunies ce jour-là pour veiller le corps d’un petit garçon irlandais de deux ans, décédé peu avant. La fête funèbre familiale s’est ainsi transformée en scène de chaos absolu, la vague de bière s’engouffrant jusque dans les pièces où se recueillaient les proches de l’enfant.

Face à l’ampleur des dégâts, une enquête s’ouvre rapidement. La brasserie Meux est traduite devant la justice, et les familles endeuillées espèrent légitimement obtenir réparation. Le site de l’ancienne brasserie, pour les lecteurs familiers de la capitale britannique, correspond aujourd’hui à l’emplacement du Dominion Theatre, à l’angle de Tottenham Court Road et d’Oxford Street, un carrefour aujourd’hui bien plus connu pour ses comédies musicales que pour son passé tragique.

Le verdict qui change tout : un accident providentiel pour la brasserie Meux

C’est là que l’histoire bascule dans l’invraisemblable. Au terme des délibérations, les jurés rendent un verdict pour le moins clément envers l’industriel : l’accident est qualifié d’« acte de Dieu inévitable », une formule qui, à l’époque, permet d’écarter toute notion de faute ou de négligence. Autrement dit, personne n’est tenu responsable de la mort de huit personnes ni de la destruction de plusieurs habitations.

Le constat du coroner enfonce le clou en concluant que les victimes avaient péri « par hasard, accidentellement et par malchance ». Un verdict qui, vu avec les yeux d’aujourd’hui, paraît presque difficile à croire, tant il semble ignorer la question pourtant centrale de l’entretien et de la solidité des installations industrielles. Conséquence directe de cette décision : les familles ayant perdu un proche ou leur toit ne reçoivent aucune indemnisation, ni de la part de l’État britannique, ni de celle de l’entreprise elle-même.

Quand une catastrophe devient une aubaine fiscale pour Meux

Mais l’épisode le plus inattendu de cette affaire reste encore à venir. Si la brasserie Meux échappe à toute condamnation, elle se retrouve tout de même au bord de la faillite, ayant perdu l’équivalent de centaines de milliers de litres de bière déjà taxés. L’entreprise décide alors de déposer une réclamation auprès du Parlement britannique, non pas pour obtenir une quelconque compensation pour les victimes, mais pour récupérer les taxes d’accise qu’elle avait déjà versées sur la marchandise perdue dans l’accident.

Le gouvernement accède à cette demande. La brasserie obtient ainsi le remboursement des impôts payés sur une bière qui, non seulement n’a jamais été vendue, mais a littéralement tué huit personnes en se répandant dans les rues de St Giles. Ce remboursement providentiel permet à Meux & Co de se relever financièrement et de poursuivre ses activités, alors même que les familles endeuillées, elles, ne touchent pas le moindre centime. L’histoire retient donc un double constat amer : l’« acte de Dieu » a épargné la brasserie sur le plan judiciaire, et les caisses de l’État ont achevé de la sauver sur le plan économique.

Deux siècles plus tard, en cette saison d’automne où les amateurs de bières brunes et de porters renouent avec les saveurs réconfortantes de la saison, cette histoire continue de fasciner par son absurdité tragique. Elle rappelle à quel point la frontière entre accident industriel et négligence pure a longtemps été floue, et combien les intérêts économiques pouvaient peser plus lourd que la vie humaine dans les décisions de justice du XIXe siècle. Une question demeure, presque vertigineuse : combien d’autres catastrophes de ce genre ont-elles été, elles aussi, requalifiées en simples caprices du destin pour protéger ceux qui en portaient réellement la responsabilité ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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