Et si l’on vous disait qu’un simple journaliste a un jour coûté plus cher à son employeur qu’une sonde spatiale tout entière ? L’histoire semble sortie d’un roman de science-fiction, et pourtant elle s’est bel et bien déroulée à la fin de l’année 1990, lorsque la chaîne de télévision japonaise TBS a déboursé une somme astronomique pour envoyer l’un de ses reporters à bord de la station Mir. Cette anecdote, aujourd’hui remise en lumière à l’occasion de la disparition de son protagoniste, raconte bien plus qu’un simple coup de communication. Elle dessine le destin singulier de Toyohiro Akiyama, premier Japonais et premier journaliste à avoir voyagé dans l’espace, dont la trajectoire de vie allait, deux décennies plus tard, croiser une autre forme de radiation, terrestre celle-ci, et autrement plus tragique.
À retenir
- En 1990, la chaîne japonaise TBS a payé environ 28 millions de dollars aux Soviétiques pour envoyer son journaliste Toyohiro Akiyama à bord de la station Mir, où il est resté huit jours.
- Après sa mission, Akiyama est devenu agriculteur biologique à Fukushima avant d’être contraint d’abandonner ses terres suite à la catastrophe nucléaire de 2011.
- Toyohiro Akiyama, premier Japonais et premier journaliste à avoir voyagé dans l’espace, est décédé à 84 ans dans la préfecture de Mie.
Un ticket pour l’espace à 28 millions de dollars, la folie financière de TBS
Nous sommes en 1989. La chaîne japonaise TBS s’apprête à fêter son quarantième anniversaire et cherche un coup d’éclat capable de marquer durablement les esprits. L’idée retenue dépasse l’entendement pour l’époque : envoyer l’un de ses propres employés dans l’espace, à bord de la station soviétique Mir. Pour concrétiser ce projet pharaonique, la chaîne négocie directement avec l’Union soviétique et accepte de verser près de 28 millions de dollars, une somme colossale qui fait de ce voyage l’un des billets spatiaux les plus chers jamais payés par une entreprise privée.
En interne, l’opération prend des allures de concours. Pas moins de 163 employés de la chaîne postulent pour décrocher cette place unique en son genre. C’est finalement Toyohiro Akiyama, alors chef du bureau de Washington pour TBS, qui est retenu. Un choix qui va bouleverser son existence et transformer un journaliste spécialisé en politique internationale en véritable pionnier de l’exploration habitée.
Akiyama sur Mir, le reporter qui tournait le dos aux étoiles pour viser l’audimat
Dès octobre 1989, Akiyama entame un entraînement intensif au Centre d’entraînement Youri Gagarine, à Star City en Russie. Loin des standards habituels des astronautes professionnels, il doit s’initier en quelques mois à des disciplines totalement étrangères à son métier d’origine. Le décollage a finalement lieu le 2 décembre 1990, à bord de Soyouz TM-11, pour une mission baptisée avec un certain sens de la formule : Mir Kosmoreporter.
Une fois en orbite, la réalité du métier reprend vite le dessus sur le rêve spatial. Selon les témoignages des cosmonautes soviétiques présents à ses côtés, Akiyama a visiblement éprouvé de sérieuses difficultés à s’adapter à l’apesanteur durant les premiers jours. Mais en bon professionnel de l’information, il tient bon et livre quotidiennement des reportages télévisés en direct pour les téléspectateurs de TBS, qui découvrent chaque soir le quotidien à bord de la station et les expériences scientifiques menées en orbite. Sa mission dure huit jours, avant un retour sur Terre le 10 décembre 1990 à bord de Soyouz TM-10. Le pari financier de TBS, aussi vertigineux fût-il, avait au moins eu le mérite de tenir toutes ses promesses télévisuelles.
De l’orbite aux rizières, la reconversion inattendue d’un pionnier de l’espace
Ce que peu de téléspectateurs imaginaient alors, c’est à quel point ce séjour en apesanteur allait durablement transformer le regard d’Akiyama sur sa propre existence. De retour sur le plancher des vaches, il reprend ses fonctions au sein de TBS et gravit les échelons jusqu’à devenir directeur adjoint de la division Information. Mais l’expérience spatiale a visiblement laissé une empreinte profonde, presque philosophique. En 1995, il tourne définitivement le dos au journalisme et à la ville pour s’installer dans les montagnes de Takine, dans la préfecture de Fukushima.
Là-bas, l’ancien cosmonaute devient agriculteur biologique. Il cultive avec passion du riz et des champignons shiitake, loin des projecteurs et des fusées, dans une forme de retour à la terre aussi radical que symbolique. Celui qui avait observé notre planète depuis l’espace choisit désormais de la travailler avec ses mains, au rythme des saisons et non plus à celui des rotations orbitales.
Fukushima 2011, quand la catastrophe nucléaire rattrape l’ancien cosmonaute
Le destin d’Akiyama bascule une seconde fois en 2011. Le séisme de Tohoku, le tsunami dévastateur qui s’ensuit et surtout la fusion nucléaire de la centrale de Fukushima bouleversent toute la région. L’homme qui avait côtoyé l’une des formes de radiations les plus extrêmes de l’univers, celles du rayonnement cosmique, se retrouve contraint d’abandonner définitivement sa ferme en raison d’une contamination radioactive bien plus terrestre. L’ironie de l’histoire n’échappe à personne : l’ancien pionnier de l’espace, qui avait traversé sans encombre les radiations spatiales lors de son séjour sur Mir, doit fuir celles, bien réelles, de sa propre région.
Loin de se laisser abattre, Akiyama rebondit dès le mois de novembre 2011 en devenant professeur d’agriculture à l’université d’art et de design de Kyoto. Il y transmet son savoir et son expérience du vivant à une nouvelle génération, avant de reprendre une activité agricole à partir de 2017, cette fois dans la préfecture de Mie, loin de la zone contaminée.
Akiyama, miroir d’un Japon entre conquête spatiale et vulnérabilité nucléaire
Toyohiro Akiyama s’est éteint à Odai, dans la préfecture de Mie, à l’âge de 84 ans, mettant un point final à une existence aux multiples vies. Né en 1942 à Tokyo, il restera dans l’histoire comme le premier citoyen japonais et le premier journaliste au monde à avoir voyagé dans l’espace, un titre que peu de professionnels de l’information peuvent revendiquer. Son parcours illustre à merveille les contradictions d’un pays qui a su conquérir l’orbite terrestre tout en restant profondément vulnérable face aux aléas de sa propre géographie et de son industrie nucléaire.
Son histoire rappelle aussi celle d’autres missions spatiales marquées par le silence final, à l’image du petit atterrisseur européen Philae, resté muet après son contact chaotique avec la comète Tchouri, ou encore du module lunaire japonais SLIM, surnommé le Moon Sniper, qui a cessé d’émettre après avoir pourtant survécu contre toute attente à deux nuits lunaires. Comme ces engins qui finissent par se taire après avoir accompli leur mission, Akiyama aura, lui aussi, connu son propre silence, mais d’une tout autre nature : celui d’un retour volontaire à la terre, loin des projecteurs médiatiques qui l’avaient un temps propulsé vers les étoiles.
De la station Mir aux champs de riz de Fukushima, puis aux terres plus sereines de la préfecture de Mie, le parcours de Toyohiro Akiyama résume à lui seul les paradoxes d’une époque fascinée par la conquête spatiale tout en restant exposée aux fragilités bien terrestres de notre monde. Son histoire pose finalement une question universelle, qui dépasse largement le cadre du Japon : peut-on vraiment échapper aux radiations de notre propre planète, même après avoir affronté celles de l’espace ?


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