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635 kg, 15 hommes et une plaque de verre de 2,4 m : en 1900, un photographe de Chicago a bâti un appareil photo géant pour un seul train

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Imaginez un appareil photo aussi lourd qu’une petite voiture, qu’il faut hisser à quinze hommes dans un fourgon tiré par des chevaux. En 1900, à Chicago, cette machine de 635 kilos n’avait qu’un seul but : photographier un train de luxe en une seule prise, sur une plaque de verre géante.

À retenir

  • En 1900, George R. Lawrence a conçu le Mammoth Camera de 635 kg pour photographier en une seule prise un train du Chicago & Alton Railway, sur une plaque de verre de 2,4 m sur 1,4 m.
  • D'abord soupçonné de supercherie à Paris, le cliché a finalement été authentifié et a remporté le Grand Prize of the World à l'Exposition universelle de 1900.
  • Depuis 2006, le record du plus grand appareil photo revient à un hangar militaire californien transformé en sténopé géant, mesurant près de 49 mètres de long.

635 kilos pour capturer un train : la folie technique de George R. Lawrence

À l’aube du vingtième siècle, le Chicago & Alton Railway rêvait d’une image de prestige pour son train phare. Pas une photo ordinaire, mais un cliché capable de montrer la totalité du convoi, locomotive et wagons compris, sur un seul tirage. Pour relever ce défi, la compagnie ferroviaire s’est tournée vers George R. Lawrence, photographe et inventeur basé à Chicago, déjà connu pour son goût du spectaculaire.

Lawrence n’a pas cherché à assembler plusieurs clichés ni à bricoler un montage. Il a fait construire, sur mesure, l’appareil photo le plus imposant jamais conçu à l’époque. La fabrication a été confiée à l’entreprise J. A. Anderson, également installée à Chicago, qui a donné vie à cette machine aujourd’hui surnommée le Mammoth Camera.

Le résultat tient presque de l’exploit d’ingénierie. L’appareil pesait à lui seul 900 livres, soit environ 408 kilos, auxquels s’ajoutait un châssis porte-plaque de 500 livres une fois chargé. Au total, l’ensemble atteignait 1 400 livres, soit 635 kilos, de bois, de métal et de mécanique pure, posés sur un banc capable de s’étendre sur près de 20 pieds, l’équivalent de six mètres, grâce à un système de double bascule avant et arrière.

Des plaques de verre géantes et un défi logistique hors norme

Un appareil pareil aurait été inutile sans un support à sa mesure. Lawrence a donc fait fabriquer des plaques de verre de 8 pieds sur 4,5 pieds, soit 2,4 mètres sur 1,4 mètre. Pour donner une idée, c’est à peu près la taille d’une porte de garage, mais en verre fragile destiné à capter la lumière pendant de longues secondes.

Déplacer un tel engin n’avait rien d’anodin. Il a fallu mobiliser quinze hommes rien que pour charger l’appareil dans son fourgon hippomobile. La machine a ensuite été transférée sur un wagon plat jusqu’à Brighton Park, à environ six miles de Chicago, avant d’être portée à bras sur un quart de mile supplémentaire, jusqu’au champ choisi pour la prise de vue.

Le jour du cliché, la précision devait être chirurgicale. Un assistant a retiré le rideau protégeant la plaque à l’arrière de l’appareil. Lawrence a alors ôté le bouchon de l’objectif et laissé la lumière entrer pendant deux minutes et demie, avant de le replacer. Un temps de pose qui paraît interminable aujourd’hui, mais qui était alors la seule façon d’impressionner une surface photosensible aussi vaste.

Le coût de l’opération donne la mesure de l’ambition du projet. Le Chicago & Alton Railway aurait dépensé 5 000 dollars de l’époque pour cette unique plaque, une somme qui permettait alors d’acheter une maison cossue. Un investissement colossal pour une seule photographie, mais qui allait rapidement trouver sa justification.

Le cliché qui a changé le regard sur la photographie monumentale

Une fois le cliché obtenu, trois tirages par contact ont été envoyés à Paris, où se tenait l’Exposition universelle de 1900. Mais l’accueil a d’abord été glacial. Personne, dans la capitale française, n’avait entendu parler d’un appareil capable de produire une plaque près de trois fois plus grande que les plus imposantes connues jusque-là.

Le scepticisme était tel que même les attestations signées de Lawrence et des dirigeants du Chicago & Alton Railway ont été mises en doute. On imaginait un montage, un assemblage habile de plusieurs clichés. L’idée qu’une seule plaque de verre puisse immortaliser un train entier semblait tout simplement impossible à croire pour les experts de l’époque.

Pourtant, la vérité a fini par s’imposer. La photographie a non seulement été authentifiée, mais elle a également remporté le Grand Prize of the World lors de cette même Exposition universelle. Un retournement spectaculaire pour un cliché d’abord soupçonné de supercherie, et une belle revanche pour George R. Lawrence.

Loin de s’arrêter là, le photographe a poursuivi dans cette voie du gigantisme. En 1906, il a fait voler un attelage de 17 cerfs-volants, qu’il surnommait lui-même son captive airship, pour hisser dans les airs un appareil panoramique de 49 livres au-dessus de San Francisco. De quoi produire des négatifs de 22 par 55 pouces et ouvrir une nouvelle page de la photographie aérienne, bien avant les satellites et les drones que l’on connaît aujourd’hui.

Depuis, le record du plus grand appareil photo au monde a changé de catégorie. Depuis 2006, le Guinness World Records attribue ce titre à un ancien hangar d’aviation transformé en sténopé géant, à la Marine Corps Air Station El Toro, en Californie. Ses dimensions donnent le vertige : 13,71 mètres de large, 48,76 mètres de long et 24,38 mètres de haut, pour un temps de pose de 35 minutes. Mais l’esprit reste le même que celui qui animait Lawrence un siècle plus tôt : repousser les limites de ce qu’un simple boîtier peut capturer en une seule image.

De ce train photographié en 1900 aux hangars militaires reconvertis en objectifs géants, l’histoire de la photographie monumentale raconte surtout une obsession tenace, celle de tout saisir d’un seul regard, quitte à transformer l’appareil lui-même en véritable prouesse d’ingénierie.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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