Deux secondes. C’est le temps qu’il aura fallu à la fusée américaine Vanguard pour passer du statut d’espoir national à celui de fiasco retransmis en direct à la télévision. Face à l’avance soviétique de Spoutnik, l’US Navy tente sa chance avec un engin minuscule. Le résultat tient en une image : un pas de tir en flammes et un satellite qui continue de biper, seul, dans les buissons.
À retenir
- Le 6 décembre 1957, la fusée Vanguard TV-3 explose sur son pas de tir deux secondes après le décollage, après seulement 1,2 m d'élévation
- Le satellite de 1,36 kg, éjecté intact de l'explosion, continue d'émettre son signal depuis les buissons entourant le pas de tir
- Cet échec, surnommé Flopnik ou Kaputnik, contribue à la création de la NASA l'année suivante et le satellite est aujourd'hui exposé au National Air and Space Museum
Quatre secondes de gloire avant l’explosion du pas de tir
L’ambiance est électrique à Cap Canaveral quand la fusée Vanguard TV-3 s’arrache du pas de tir LC-18A. L’engin, conçu par le Naval Research Laboratory et assemblé par la Glenn L. Martin Company, doit redonner un peu de fierté aux États-Unis après le choc Spoutnik. Les caméras tournent, les journalistes retiennent leur souffle, et pour quelques instants, tout semble se dérouler comme prévu.
Puis vient la chute. Environ deux secondes après le décollage, alors que la fusée vient à peine de s’élever d’un maigre mètre vingt, la poussée disparaît brutalement. Sans force pour la soutenir, Vanguard TV-3 retombe sur elle-même, directement sur son pas de tir.
L’impact fait exploser les réservoirs de carburant. En quelques instants, le lanceur est réduit en pièces et les installations de lancement subissent des dégâts sévères. Pour les ingénieurs présents, le symbole est amer, un vol censé marquer l’histoire s’achève avant même d’avoir vraiment commencé.
Un satellite miraculé qui finit éjecté dans les buissons de Cap Canaveral
Au cœur de cette fusée se trouvait une charge utile dérisoire face aux ambitions du projet, un satellite de seulement 1,36 kilogramme pour 15,24 centimètres de diamètre. Une sphère presque anecdotique à côté du Spoutnik soviétique, mais qui embarquait tout de même deux émetteurs radio chargés de prouver la réussite de la mission.
Lors de l’explosion, le petit engin a été littéralement catapulté hors de la fusée en flammes. Projeté à faible distance, il a atterri non loin du pas de tir dévasté, dans la végétation environnante de la base de lancement.
Le plus étonnant reste à venir. Malgré le choc et malgré l’incendie qui ravageait la zone, les émetteurs du satellite ont continué d’émettre leur signal de balise depuis le sol, au milieu des débris. Une scène presque absurde, un satellite censé orbiter autour de la Terre qui finit par biper tranquillement dans les buissons de Floride, sans jamais avoir quitté l’atmosphère.
De l’humiliation nationale à la relique du National Air and Space Museum
L’échec ne tarde pas à devenir un sujet de moquerie généralisée. La presse américaine, jouant sur le nom du satellite soviétique, invente toute une série de surnoms cinglants, Flopnik, Kaputnik, Oopsnik ou encore Stayputnik. Des jeux de mots qui résument en un mot l’humiliation ressentie par tout un pays devant les écrans de télévision.
Les conséquences dépassent largement le symbole. La Martin Company, maître d’œuvre du programme, voit sa cotation en bourse temporairement suspendue par le New York Stock Exchange, preuve que l’échec pèse aussi sur le plan économique. Plus largement, ce fiasco met en lumière le désordre organisationnel qui règne alors entre les différentes agences spatiales américaines, un constat qui pousse le gouvernement à créer, dès l’année suivante, une agence civile unique, la NASA.
Le programme Vanguard finira pourtant par se racheter quelques mois plus tard, en plaçant en orbite un satellite quasiment identique, Vanguard 1, premier engin à fonctionner à l’énergie solaire et qui permettra de démontrer que la Terre n’est pas une sphère parfaite. Quant au petit satellite malchanceux de décembre, éjecté presque intact de l’explosion, il est aujourd’hui conservé au National Air and Space Museum de la Smithsonian, à Washington, où il raconte silencieusement l’un des ratés les plus célèbres de la conquête spatiale.
Près de sept décennies plus tard, l’histoire de Vanguard continue d’intriguer les spécialistes. Son successeur, Vanguard 1, orbite toujours autour de la Terre et reste le plus vieil objet artificiel encore en orbite. Une équipe d’ingénieurs et d’historiens, menée par l’analyste Matt Bille, a même évoqué la possibilité de le récupérer un jour. Comme si cet épisode manqué de la guerre spatiale n’avait, finalement, jamais vraiment pris fin.


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