Vingt et une secondes. C’est le temps qu’il a fallu pour que deux cosmonautes passent d’un vol orbital de routine à une chute vertigineuse vers les montagnes de l’Altaï. Leur cœur s’est arrêté quelques instants sous la force de l’accélération. Puis vient la peur, bien plus insidieuse : celle de ne pas savoir sur quel territoire ils venaient de s’écraser.
À retenir
- Le 5 avril 1975, une défaillance du troisième étage de leur lanceur Soyouz 18a a déclenché une interruption automatique du vol, soumettant Vassili Lazarev et Oleg Makarov à une décélération de 21,3 g qui a brièvement arrêté leur cœur.
- Leur capsule s'est écrasée à 1 574 km de la cible initiale, dans les montagnes enneigées de l'Altaï, et ne s'est immobilisée qu'à quelques mètres d'une gorge de 152 mètres grâce à son parachute accroché aux arbres.
- Craignant d'avoir atterri en Chine, les deux cosmonautes ont finalement été secourus par des habitants russes le lendemain, après une nuit passée à -7°C dans leur module.
21,3 g : le chiffre qui aurait pu être fatal à Vassili Lazarev et Oleg Makarov
Le 5 avril 1975, Vassili Lazarev et Oleg Makarov décollent de Baïkonour à bord de Soyouz 18a. Leur objectif est simple sur le papier : rejoindre la station Saliout 4 déjà en orbite. Rien ne laisse présager que leur vol va s’achever en à peine plus de vingt et une minutes.
À T+288,6 secondes, la poussée du troisième étage du lanceur rompt les derniers verrous qui le maintenaient encore fixé au deuxième étage. Le système de guidage détecte immédiatement la déviation de trajectoire et déclenche l’interruption automatique du vol. En une fraction de seconde, la mission passe du statut de lancement orbital à celui d’urgence absolue.
Dans ce genre de scénario catastrophe, les ingénieurs tablent habituellement sur une décélération maximale de 15 g, soit environ 147 mètres par seconde carré. Les deux hommes ont encaissé bien plus : 21,3 g, l’équivalent de 209 mètres par seconde carré. Pour donner un ordre d’idée, un pilote de chasse s’évanouit généralement autour de 5 g sans combinaison spécialisée. Selon l’AFP, cette décélération a été si brutale qu’elle a brièvement arrêté le cœur des cosmonautes et provoqué une perte de vision temporaire. Ils ont littéralement frôlé la mort avant même de toucher le sol.
Une capsule à la dérive : la glissade sur les pentes enneigées de l’Altaï
Après ces quelques secondes cauchemardesques, le module de descente retombe loin de sa cible initiale. Très loin, même : à 1 574 kilomètres du pas de tir de Baïkonour, en plein cœur des montagnes de l’Altaï. Un lieu sauvage, enneigé, et surtout totalement imprévu pour un atterrissage de ce type.
Mais le calvaire des deux hommes est loin d’être terminé. La capsule a glissé sur une pente enneigée de l’Altaï jusqu’à ce que son parachute s’accroche aux arbres, près d’un à-pic. Sans cet accrochage providentiel, le module aurait probablement continué sa course folle jusqu’au vide.
La capsule finit par s’immobiliser à quelques mètres seulement d’une chute de 152 mètres, au bord d’une gorge. Lazarev et Makarov passent alors la nuit enfermés dans leur module, par une température extérieure de moins 7 degrés, avant d’être secourus le lendemain. Une attente glaciale, dans tous les sens du terme, pour deux hommes déjà physiquement éprouvés par l’accélération subie quelques heures plus tôt.
L’erreur géographique qui a glacé le sang de l’équipage
Perdus dans un relief qu’ils ne reconnaissent pas, isolés, sans certitude sur leur position exacte, Lazarev et Makarov nourrissent une inquiétude bien particulière. Ils craignent d’avoir atterri en Chine, pays avec lequel l’Union soviétique entretient alors des relations diplomatiques glaciales. Pour deux cosmonautes soviétiques, tomber entre des mains chinoises représentait un scénario redouté.
Finalement, ce sont des habitants russes qui les retrouvent, mettant fin à cette angoisse géopolitique inattendue. L’épisode illustre à quel point un simple problème technique peut, en l’espace de quelques minutes, transformer une mission spatiale en une véritable aventure de survie digne d’un roman.
L’affaire ne s’arrête pas là pour Lazarev. Blessé par la violence de l’accélération, il se voit dans un premier temps refuser sa prime de vol spatial, fixée à 3 000 roubles. Il doit en appeler directement à Leonid Brejnev pour obtenir gain de cause. Un détail révélateur de la bureaucratie soviétique, même quand il s’agit de récompenser des hommes ayant frôlé la mort pour le programme spatial national.
L’accident a d’ailleurs été partiellement rendu public par les Soviétiques, chose assez rare à l’époque. La raison est purement diplomatique : le projet Apollo-Soyouz, mission commune avec les États-Unis, se préparait alors activement et devait voler trois mois plus tard. Impossible de cacher totalement un échec aussi visible sans risquer de fragiliser la confiance entre les deux superpuissances spatiales. Quant au nom Soyouz 18a, il s’explique par une désignation occidentale bien précise : l’Union soviétique parlait de l’« anomalie du 5 avril ». La mission Soyouz 18 porte en réalité le nom du vol suivant, lancé en mai 1975.
Cette histoire, aussi vertigineuse qu’elle puisse paraître, rappelle à quel point l’exploration spatiale reste une activité à haut risque, même avec des décennies d’expérience accumulée. Aujourd’hui encore, chaque lancement de Soyouz, comme celui de la mission MS-29 partie en juillet 2026 avec à son bord Pyotr Dubrov, Anna Kikina et Anil Menon, repose sur des procédures d’urgence héritées en partie de ces vols pionniers et de leurs échecs. Les cosmonautes d’hier ont payé le prix fort pour que ceux d’aujourd’hui volent plus sereinement.


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