En 1997, la station hydrométrique de Lijin, à Dongying dans la province du Shandong, a compté 226 jours sans le moindre écoulement. C’est la dernière station avant l’embouchure du fleuve Jaune, à environ 100 km de la mer. Pendant plus de la moitié de l’année, aucune eau n’y est donc passée pour rejoindre le rivage.
Ces 226 jours forment un cumul annuel, pas une période continue.
Ce détail compte, car les chiffres varient d’un document à l’autre et certains avancent des durées nettement plus longues. Celui de 226 jours à Lijin est le seul solidement établi, et c’est le seul qu’on peut citer sans réserve.
L’idée circule volontiers : à force de bâtir des barrages pour nourrir le nord de la Chine, on aurait coupé le fleuve de son estuaire. La réalité est plus nuancée. Les causes identifiées pointent d’abord les prélèvements d’eau, surtout pour l’irrigation, bien avant les ouvrages eux-mêmes, et la baisse des pluies n’arrive qu’en facteur secondaire.
À retenir
- La station de Lijin a compté 226 jours sans écoulement en 1997.
- L’irrigation, multipliée par cinq depuis 1950, est la cause principale de l’assec.
- Des quotas d’eau par province ont fait revenir le fleuve à la mer en 1999.
Sommaire
De 1972 à 1997, un fleuve à sec de plus en plus longtemps
Le premier assec jusqu’à la mer date de 1972. Pendant les deux décennies qui suivent, le phénomène reste contenu : entre 1970 et 1990, la station de Lijin dépasse rarement 20 jours par an sans écoulement. Après 1990, la hausse est continue. Le record de 1997 représente plus de 11 fois ce seuil de 20 jours, et environ 62 % de l’année.
Le fleuve Jaune s’étire sur 5 464 km, nourrit 12 % de la population chinoise, irrigue 17 % des terres arables du pays et alimente plus de 50 grandes et moyennes villes. En 1997, 704 km de son lit sont pourtant à sec, à peu près la distance routière entre Paris et Toulouse.
Cette année-là, Lijin n’a vu passer que 1,8 km³ d’eau.
Ce volume équivaut à environ 720 000 piscines olympiques de 2 500 m³. Transposé en France, ce serait la Loire qui n’atteindrait plus l’Atlantique pendant plus de sept mois sur douze, même si la comparaison a ses limites.
Quand Lijin est à sec, les quelque 100 km qui séparent la station de la mer ne reçoivent plus rien de l’amont. Le fleuve Jaune se jette dans la mer de Bohai, à Dongying, et c’est ce dernier tronçon qui encaisse le choc. Les zones humides du delta se dégradent, la côte est rongée par la mer.
Irrigation, villes, usines : où est passée l’eau
Depuis 1950, l’irrigation a été multipliée par cinq. À elle s’ajoutent les besoins domestiques et industriels des villes et des usines, sur un bassin que le fleuve traverse à travers sept provinces et deux régions autonomes.
Les pluies ont reculé d’environ 12 % par rapport aux années 1950. Ce facteur secondaire aggrave la pénurie sans suffire à l’expliquer. Le gros du déficit vient des volumes sortis du lit pour les champs, les robinets et les ateliers.
Reste la question des barrages, au cœur du raccourci. Ils font partie du paysage du bassin, mais rien ne permet de leur imputer l’assec à eux seuls : c’est le volume prélevé, surtout pour l’irrigation, qui manque à l’aval.
Les conséquences se sont lues d’abord dans la vie courante. Plus de 100 000 riverains, soit l’ordre de grandeur d’une ville comme Rouen, ont dû faire la queue chaque jour pour obtenir de l’eau potable. Des récoltes ont été perdues. Des usines ont été mises à l’arrêt.
1999 : des quotas par province, et l’eau revient
Le 1er mars 1999, la commission du fleuve fixe des quotas d’eau par province.
Dix jours plus tard, l’eau recoule à Lijin. Au 12 août 2024, le fleuve coulait sans interruption depuis 25 ans. C’est un quart de siècle sans assec à la dernière station avant l’embouchure.
Un enfant né en 1999 a donc vu le fleuve couler sans interruption à Lijin durant toute sa vie. Les 226 jours de 1997 appartiennent à une époque qu’il n’a pas connue.
Le principe tient en peu de mots : chaque province reçoit une part d’eau fixée à l’avance, au lieu de puiser sans plafond. La commission du fleuve établit chaque année un plan de répartition, avec une limite de volume pour chacune des provinces traversées. Les prélèvements deviennent un budget annuel, plus un robinet ouvert.
Pour une province, un tel plafond obligerait à arbitrer entre champs, villes et usines. Le poids de l’irrigation, multipliée par cinq depuis 1950, y serait forcément discuté. Quant à l’aval, il cesserait de dépendre uniquement de ce que l’amont laisse passer. Ces effets restent des déductions : l’ampleur des arbitrages réels n’apparaît pas dans les données disponibles.
À mon sens, l’épisode vaut pour tout bassin en tension : un plafond de prélèvement par province a suffi à rouvrir le lit en dix jours, après des années d’assecs de plus en plus longs. Un barrage de plus ne crée pas d’eau, un quota décide de qui en reçoit.
Un écoulement continu ne dit rien, à lui seul, du volume transporté. En 1997, la station n’a enregistré que 1,8 km³, étalés sur les 139 jours où le fleuve coulait encore. Ce volume, davantage que le nombre de jours à sec, mesure ce que le fleuve apportait alors à la mer.
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