Des bouleaux aux troncs d’une blancheur presque irréelle, plantés au milieu d’un lac de 100 hectares, le tout posé sur un socle de schiste noir : la scène a de quoi surprendre n’importe quel promeneur qui s’aventure dans la forêt de Raismes, dans le Nord. Et pour cause, cette étendue d’eau n’existait sur aucune carte avant le vingtième siècle. Elle est le fruit d’un accident industriel transformé, au fil des décennies, en l’un des plus beaux sanctuaires naturels de la région. L’histoire de ce lac raconte comment l’homme, en voulant extraire les richesses du sous-sol, a parfois créé sans le savoir des paysages que la nature elle-même n’aurait jamais imaginés.
À retenir
- L’affaissement minier débuté en 1916 a formé trois mares qui ont fusionné en 1930 pour créer un plan d’eau d’environ 100 hectares
- Classée Réserve biologique domaniale en 1982 et gérée par l’ONF, la Mare à Goriaux accueille aujourd’hui près de 300 espèces d’oiseaux
- Le site s’inscrit dans le Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO
Creuser sous les arbres : le pari risqué de la Compagnie d’Anzin
Au tournant du vingtième siècle, la Compagnie des mines d’Anzin est l’une des plus puissantes exploitantes de charbon du nord de la France. Pour alimenter les fourneaux et les usines, elle multiplie les fosses et les galeries, y compris sous des zones que l’on aurait pu croire protégées, comme la forêt de Raismes-Saint-Amand-Wallers. C’est précisément depuis la fosse d’Arenberg, à Wallers, que les mineurs s’enfoncent sous les frondaisons pour aller chercher la houille en profondeur.
Ce choix d’exploiter sous un massif forestier n’est pas anodin. Chaque tonne de charbon extraite laisse derrière elle un vide souterrain, et ce vide finit tôt ou tard par se répercuter en surface. Les ingénieurs de l’époque le savent, mais l’urgence économique prime souvent sur la prudence géologique. Personne, à ce moment-là, ne mesure vraiment l’ampleur du bouleversement que ces galeries vont provoquer au-dessus du sol.
Quand le sol cède, l’eau gagne 100 hectares de territoire
Le phénomène se met en branle dès 1916, lorsque le terrain commence à s’affaisser au rythme de l’extraction minière. Trois mares distinctes apparaissent alors, là où ne se trouvaient auparavant que des prairies forestières. Ce nom de Mare à Goriaux vient justement de cette époque rurale : en patois picard, les « goriaux » désignaient les jeunes porcs qui paissaient paisiblement sur ces terres, bien avant que le charbon ne bouleverse tout.
Le sol continue de s’enfoncer au fil des années, sous l’effet mécanique des galeries vidées en profondeur. En s’abaissant progressivement sous le niveau de la nappe phréatique, le terrain laisse l’eau souterraine remonter naturellement à la surface. Les trois mares grossissent, se rapprochent, et finissent par fusionner en 1930 pour ne former qu’un seul et même plan d’eau. Au début des années 1970, pour éviter que cette nappe ne continue de s’étendre vers le sud et ne menace la voie ferrée voisine, les autorités font édifier un terril, le numéro 171, surnommé la Digue d’Arenberg. C’est ainsi que naît, presque malgré elle, une étendue d’eau d’environ 100 hectares là où aucune carte ancienne n’en montrait la moindre trace.
Une cicatrice industrielle devenue sanctuaire pour la biodiversité
Ce qui aurait pu rester une simple blessure paysagère s’est transformé, avec le temps, en un véritable refuge pour la faune locale. Dès 1982, la Mare à Goriaux est classée Réserve biologique domaniale et confiée à la gestion de l’Office National des Forêts. Le contraste visuel du site, entre le miroir d’eau, l’écorce claire des bouleaux et le sol sombre du terril, en fait un paysage presque unique dans le paysage minier du Nord.
En cette saison d’automne, le site prend une dimension particulière : c’est la période où de nombreuses espèces migratrices font escale sur l’étang avant de poursuivre leur route vers le sud. On recense aujourd’hui près de 300 espèces d’oiseaux fréquentant ces eaux calmes, qu’il s’agisse de haltes temporaires ou de nidification. Ce n’est d’ailleurs pas un cas isolé dans la région : à quelques dizaines de kilomètres de là, à Rieulay, un ancien terril de schistes miniers a lui aussi été transformé, à partir de 1975, en réserve ornithologique et en base de baignade, preuve que le charbon du Nord a souvent laissé derrière lui des paysages capables de renaître.
De la mine oubliée au symbole écologique du Nord
Ce qui frappe le plus, en observant la Mare à Goriaux aujourd’hui, c’est la façon dont un territoire marqué par l’exploitation intensive du charbon a fini par devenir un modèle de résilience écologique. Le site fait désormais partie intégrante du Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, non pas seulement pour son passé industriel, mais aussi pour cette capacité à se réinventer en espace naturel protégé.
Ce type de transformation n’est pas isolé à l’échelle nationale. Les galeries fortifiées de la ligne Maginot, en Alsace et en Lorraine, abritent elles aussi aujourd’hui l’un des plus grands refuges d’hibernation pour les chauves-souris de France, tandis que les crayères de Reims, creusées depuis l’époque gallo-romaine pour le champagne, accueillent chaque hiver d’importantes colonies de chiroptères protégés. Autant d’exemples qui montrent que les grandes infrastructures humaines, une fois abandonnées ou reconverties, peuvent redevenir des terrains de jeu pour le vivant.
Il y a quelque chose de vertigineux à se promener aujourd’hui au bord de la Mare à Goriaux en sachant que, sous ses eaux paisibles, s’étendent encore les galeries désertées de la fosse d’Arenberg. Ce paysage, né d’un affaissement industriel involontaire, invite à repenser notre rapport aux cicatrices que l’activité humaine laisse sur le territoire. Et si, finalement, certaines de nos erreurs d’hier devenaient les refuges naturels dont la biodiversité a le plus besoin demain ?


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