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«Zéro» : se questionner sur ce qu’on laisse derrière soi

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« Est-il possible de tout repartir à zéro ? Est-il possible que [nos] enfants réparent ce que nous sommes en train de briser collectivement ? » Ces questions, de dire Mani Soleymanlou, se trouvent au cœur du spectacle solo créé en 2019 à La Chapelle Scène contemporaine — et présenté par la suite, entre autres, à l’Usine C et au Diamant — dont il offre encore cinq représentations chez Duceppe.

En passant des révélations tardives de son père quant à ce qu’il l’a incité à quitter l’Iran, à ce que l’artiste accepte ou non de lui-même transmettre à son fils en ce qui a trait à sa culture d’origine, en faisant escale autour des visions du monde antithétiques et parfois hargneusement méprisantes qu’une génération inocule à l’autre, les sujets complexes, voire graves, affluent dans Zéro. Or, tous sont enrobés de l’humour soleymanlouien à qui bien peu savent résister, et ce, depuis le tout premier opus du créateur, Un.

Si ce qu’il décrit comme des « taquinages » (envers les journalistes de droite, envers — encore et toujours — la critique, etc.) fusent de toutes parts, dans l’univers du directeur artistique et général de la compagnie Orange noyée, taquinerie bien ordonnée ne saurait éviter de commencer par soi-même. « Je ridiculise ma personne, mon enfant, mon père, mon pays de naissance, mes origines. Et là, tant qu’à y aller pour moi, je me dis que je vais y aller pour l’autre », lance-t-il avec un sourire.

L’autodérision s’avère ainsi un outil inestimable. « Je trouve que c’est une façon pour moi de baisser les armes. Je ne me place pas au-dessus [du débat], je me place à l’intérieur et, une fois qu’on est tous à l’intérieur, là, on peut regarder les choses, regarder l’époque droit dans les yeux. Mais avant, il faut se regarder dans le miroir. »

En confiant les tourments qui l’habitent au public, l’artiste tisse avec lui un lien d’intimité, nourri de respect, mais aussi d’un sentiment qui n’est certainement pas loin de l’affection. Si le principal intéressé explique en partie la magie qui opère entre la salle et la scène, dans ses spectacles solos, par certains éléments qui relèvent de l’art théâtral (l’abolition du quatrième mur, l’humour…), il y a une facette de ce lien qu’il préfère ne pas analyser. Le créateur l’a déjà dit : le théâtre, pour lui, tient presque de la religion. Or, « dans toute religion, il y a un certain mysticisme et j’aimerais garder cette part d’innommable ».

Soutenir que la reconnaissance que lui témoignent les spectateurs lui donne des ailes relèverait du pur euphémisme. « Ça me donne envie de vivre. Ça me donne envie d’aller à la rencontre de l’autre, ça me donne foi en notre société. C’est énorme. Quelle chance phénoménale, de pouvoir être sur scène devant [des centaines de] personnes et de générer un rire collectif, une émotion, de pleurer ensemble ! »

Franc-parler

L’actualité internationale étant ce qu’elle est, quelques lignes ont été ajoutées au texte original à propos de l’Iran. Hormis cela, l’œuvre sera reprise pratiquement telle qu’elle a été créée. Mais il n’y a pas qu’ailleurs que des événements sont survenus au cours des dernières années, comme en témoigne la bande-annonce conçue pour promouvoir le retour de Zéro, où Kim Thúy et Safia Nolin mettent en garde Soleymanlou quant aux périls guettant qui ose prendre la parole dans l’espace public, particulièrement s’il s’agit de pointer les travers d’une société d’accueil. Et les propos de l’artiste, dans la pièce, sont audacieux. Celui qui dit craindre de se muer peu à peu en « homme blanc privilégié » remet en question le rapport des Québécois avec la diversité culturelle, en avançant notamment qu’on « enfonce l’autre dans la gorge du Blanc ». A-t-il hésité à tenir de tels discours ? « En 2019, non, je n’hésitais pas. C’était excitant. En 2026, je trouve ça toujours aussi excitant… avec un petit élément de danger de plus, dit-il, animé d’un air mutin. “Danger” est un grand mot, évidemment. » S’il ose arpenter ces zones minées, c’est parce qu’il a foncièrement « confiance en l’intelligence des spectateurs ».

Serait-ce en outre parce que le théâtre apporte la sécurité d’un auditoire plutôt homogène sur le plan idéologique ? Ou, pour poursuivre la métaphore religieuse, parce qu’on y prêche à des convertis ? Cette notion de chambre d’écho a déjà préoccupé Mani Soleymanlou, mais aujourd’hui, il doute franchement de ce monolithisme présumé. « Je pense que la fracture sociétale opère à plusieurs niveaux […] Je sais que la salle de théâtre, on l’associe à une certaine frange de la société. Mais cette frange de la société, elle est aussi éclatée. Je ne sais plus qui pense comme moi. » Cela serait d’autant plus vrai lorsqu’un spectacle est présenté hors des grands centres urbains. « J’ai eu la chance de faire ce spectacle en région, à Dolbeau. Avant, il a fallu que je fasse une prérencontre pour parler de ce que c’est que d’être un immigrant. »

Pour lui, les deux cas de figure s’envisagent ainsi : « Si on n’est pas tous d’accord : tant mieux, je parle à tout le monde. Si on l’est : tant mieux aussi, parce que l’époque manque cruellement de lieux où on peut se parler, se crinquer, se rappeler qu’on peut être plus forts en nombre, que ce qui se passe au théâtre pourrait se répercuter sur la place publique quand viendront les élections. Parce qu’il nous manque cette passion-là. »

Son mandat à la barre du Théâtre français du Centre national des arts, à Ottawa, qui s’est vu prolongé jusqu’en 2031, lui fournit par ailleurs de précieuses occasions de diversifier l’auditoire théâtral. « Mes premières années, je travaillais à la direction artistique comme si c’était toujours des spectacles à moi, pas littéralement, mais dans l’idée, dans la pensée. » Puis il a assisté à des productions où la réaction du public, même si elle ne correspondait pas nécessairement à la sienne, était empreinte d’un enthousiasme indéniable. « Et je me suis dit qu’il fallait que je commence à programmer des choses qui ne sont pas juste pour moi. » Ce rôle, maintenant qu’il y baigne à son aise, il l’embrasse pleinement. « C’est un poste qui offre énormément de liberté, qui permet de soutenir le milieu de plusieurs façons. » Un levier « pour aller au bout de mon amour pour ce milieu ».

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