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En toute humilité, j'avoue ne pas bien comprendre en quoi l'IA pourrait être d'utilité lors de l'écriture d'un roman. Si on part du principe que l'écriture est avant tout un combat engagé contre soi-même, se servir d'une aide extérieure serait comme un outrage porté à sa propre personne. Il est faux et absurde de dire qu'un roman s'écrit pour plaire au lecteur; non, un roman s'écrit avant tout pour répondre à un besoin ressenti par l'auteur, une nécessité vitale face à laquelle l'écrivain ne peut rien opposer sinon de se mettre au travail.
On n'écrit pas pour tuer le temps. Ou pour se distraire. Encore moins afin de susciter la gloire. On écrit parce qu'on ne peut pas faire autrement. Tout simplement. On écrit pour ne pas mourir. On écrit parce qu'il le faut. Par rage. Par indignation devant le scandale de la vie, de la mort. Pour fixer ses vertiges intérieurs. Afin de respirer, mais d'une respiration, d'un halètement qui serait celui d'une âme infectée par des obsessions qui ne la laissent jamais en paix.
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Un écrivain qui se risquerait à utiliser une IA cesserait de facto de l'être. J'entends bien que cette dernière peut faciliter le travail, améliorer des points ici et là, aider l'auteur à bâtir l'architecture de son roman, mais ce qui caractérise précisément l'acte d'écrire, c'est sa part irrévocable de solitude. L'auteur ne peut qu'être seul face à lui-même. Surtout, l'auteur est tout entier dans son écriture: j'entends que chacune de ses phrases doit être à son image, que chaque mot choisi répond à une logique dont les soubassements s'inscrivent dans les profondeurs de son être, là où grouillent et s'affrontent mille pensées contradictoires.
Si bien que si un agent extérieur venait à perturber cet ordonnancement, le processus d'écriture en serait irrémédiablement perverti. L'auteur ne serait plus en phase avec sa phrase et son écriture perdrait en authenticité là où elle gagnerait peut-être en efficacité. Or, c'est l'authenticité d'un écrivain qui fait son intérêt. Si cette authenticité est altérée d'une manière ou d'une autre, l'œuvre produite cesse d'être une création de l'esprit pour devenir un objet destiné à plaire ou à séduire.
On me dit que l'IA pourrait améliorer l'écriture d'un roman. C'est tout à fait possible. Mais si je peux comprendre l'intérêt pour le lecteur, pour l'auteur, j'ai beau chercher, je ne le vois pas. L'acte d'écrire n'est beau que parce qu'il est difficile, exigeant, usant. Il nécessite d'être au plus près de soi afin de permettre aux mots de dire avec le plus de précision possible ce que confusément nous essayons de transmettre. Si cette promiscuité s'efface, si les mots me sont imposés par l'intervention d'un tiers, non seulement je me trahis, mais l'œuvre écrite ne me représentera plus, elle sera une approximation de mes intentions premières, lesquelles demeurent obscures mais pourtant bien réelles tout au long de la rédaction d'un roman.
À un auteur qui utiliserait une IA, je dirais: Où est ta gloire? Qu'as-tu vaincu sinon l'ombre de toi-même? Qu'as-tu perdu ton temps à écrire un roman que tu ne peux d'aucune manière revendiquer comme étant le tien puisque les mots que tu as employés, la musique que tu as mise en œuvre, l'ordonnancement des phrases sont l'œuvre d'une collaboration, et, au fond, peu importe sa nature et son importance, tu as cédé à la facilité au lieu de chercher en toi des solutions à un problème donné. En somme, tu es un auteur par procuration.
Au fond, l'IA agit comme le dopage sur le sportif. Le cycliste qui prend un produit pour améliorer ses performances peut parfaitement être un champion, Lance Armstrong en était un parfait exemple. Il n'empêche, en se dopant afin de s'assurer la victoire d'une manière encore plus certaine que par la seule force de son talent, non seulement il triche par rapport à ses concurrents, mais plus grave encore, il triche par rapport à lui-même. Il devient l'acteur de son propre mensonge. Sa victoire n'a que l'apparence d'une victoire. Et sa vie durant, quand bien même il ne se ferait jamais prendre, il devra vivre avec cette supercherie.
Il n'existe pas de victoire en littérature. La seule qu'on peut obtenir, c'est celle remportée contre soi-même. Celle acquise après des mois et des années de lutte acharnée. Celle arrachée contre son propre doute, son désespoir, ces heures blanches passées à ne rien produire, à ressasser son envie de tout envoyer valdinguer, le roman en cours, sa vanité, sa vie même. Cette victoire-là vaut tous les prix de la Terre et autres récompenses imbéciles. Elle est le fruit d'une confrontation où s'est jouée une bataille de tous les instants, d'une obsession jamais très loin des frontières de la folie.
Je n'utiliserais jamais d'IA pour écrire un de mes romans, promesse éternelle. Non pas par refus de la modernité, mais parce que je m'engagerais dans une voie où je risquerais de perdre mon âme. Si écrire finit par ressembler à un jeu où tous les coups sont permis, ce jeu-là ne m'intéresse pas, il ressemble trop à une partie de campagne où, sous un soleil éclatant, on s'empiffrerait de petits fours jusqu'à la nausée. Écrire est une souffrance heureuse et doit le rester. C'est le prix à payer pour que la littérature demeure cet endroit privilégié où, par l'intermédiaire d'un livre, deux solitudes se répondent. Et se comprennent.
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