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«Une certaine tristesse»: renouer avec l’espoir et la conviction de l’enfance

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Le premier contrat professionnel de Mattis Savard-Verhoeven, c’était Soifs matériaux, une adaptation théâtrale des vertigineux monologues intérieurs de Marie-Claire Blais présentée à l’Espace Go par Denis Marleau et Stéphanie Jasmin. « C’était en 2019, explique le comédien. Je terminais ma formation à l’École nationale de théâtre. J’étais tellement excité. Je me souviens que j’avais lu, l’un derrière l’autre, les 10 romans du cycle. J’ai passé un été merveilleux dans cette langue unique, dans cette écriture d’une incroyable liberté. Ça a été une découverte pour moi, une véritable révélation. »

Pas étonnant qu’il y ait quelque chose du souffle de Marie-Claire Blais dans le premier roman de Savard-Verhoeven, Une certaine tristesse, qui vient de paraître à La Peuplade. Le livre, qui est ni plus ni moins le journal intime de Noé, un garçon à fleur de peau qui décide un jour de prendre la clé des champs, est un flot continu, une grande phrase qui court sur 144 pages de manière quasi ininterrompue, portée par autant de sensibilité que de lucidité, autant de vocabulaire que d’intelligence ; une parole souveraine qui saisit au cœur.

« J’ai commencé à écrire durant l’été qui a suivi la création de Soifs matériaux au Festival TransAmériques, explique Savard-Verhoeven. Je devais, de façon plus ou moins consciente, être chargé du souffle de Marie-Claire Blais. Je me suis mis à écrire en puisant dans mes souvenirs. Au cours des années qui ont suivi, j’ai écrit à mon rythme, par petits blocs plus ou moins intensifs, ici et là, entre les contrats. J’ai abandonné à quelques reprises, en me disant que je n’étais pas un auteur en fin de compte, que je n’avais pas ce qu’il fallait. » Heureusement, des proches, notamment son amoureuse, la comédienne Valérie Tellos, ont insisté pour qu’il termine ce qu’il avait commencé.

Jamais sans écrire

Né d’un père originaire de la campagne charlevoisienne et d’une mère belge, Mattis Savard-Verhoeven a grandi à Montréal, dans le Mile End. Après l’école secondaire Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont, où il commence à fréquenter la scène, il fait une brève apparition au cégep du Vieux Montréal en sciences humaines, profil Questions internationales, puis, incapable d’oublier le théâtre, il pose sa candidature à l’École nationale, où il est aussitôt admis. « La première joie qui m’a habité quand j’ai su que j’étais pris à l’École nationale, elle découlait du fait que j’allais passer les quatre prochaines années de ma vie à me frotter à de grandes pièces. Analyser un texte, l’apprendre par cœur, c’est une école extraordinaire pour l’écriture. »

D’aussi loin qu’il se souvienne, Savard-Verhoeven a toujours écrit. « Il faut dire que j’ai vu mon père et ma mère écrire dans des carnets, des journaux intimes. Ils se sont séparés quand j’étais très jeune, mais ils avaient ce geste en commun, et un amour pour la lecture, pour les livres, pour la littérature. Je pense que j’ai fait comme eux par mimétisme, puis par nécessité. Une vie sans écrire, pour moi, ça n’a jamais été une option. » Sept ans après avoir commencé à écrire « pour vrai », sept ans après avoir mis le doigt dans l’engrenage, Savard-Verhoeven tient enfin son premier roman entre ses mains. « Je crois que c’est un livre que je vais avoir du plaisir à relire dans quelques années, pour me rappeler cet enfant, pour me rappeler de ne pas trop m’éloigner de lui. »

Un extrait : « … je pense à cette histoire d’un enfant qui, étourdi par la folie des hommes, pour ne pas imploser, déciderait de quitter sa maison pour quelques jours, il partirait loin, sans le dire à personne, il se trouverait un refuge, à l’abri des regards, un endroit où il y aurait une petite fenêtre d’où il pourrait voir le monde extérieur, le ciel, les passants, sans qu’eux puissent le voir… »

Cet enfant, dont les mots résonnent si fort, dont la parole urgente ne peut laisser indifférent, l’auteur insiste pour dire que ce n’est pas lui, ou à tout le moins pas tout à fait lui. « J’admets qu’on se ressemble, assez pour que je me sente une responsabilité envers lui, celle d’écrire son histoire. Ça peut paraître cliché, mais à un moment donné, c’est comme si c’était lui qui me dictait les mots. C’est peut-être une déformation professionnelle, mais je sentais qu’il fallait que j’aille au bout de ce que ce petit gars-là avait à dire, que je m’assure de faire entendre sa voix. »

Fort et vulnérable

La tristesse du titre, c’est bien entendu celle de Noé, celle qui provient d’un sentiment de culpabilité par rapport au divorce de ses parents, pourtant inévitable, par rapport à la mort de sa grand-mère, emportée l’été précédent par une crue record du fleuve Saint-Laurent, mais aussi par rapport à des réalités sur lesquelles il a encore moins d’emprise, comme la planète qu’on saccage et les migrants qui meurent en mer.

« Je voulais créer un personnage d’enfant intelligent et lucide, explique celui qui sera très bientôt père pour la première fois. Je tenais à ce que ce soit un garçon hypersensible, et même vulnérable, parce que je trouve qu’il n’y en a pas tant que ça, dans la littérature, des garçons qui ne sont pas des brutes. Noé est tiraillé par toutes sortes d’émotions qui le paralysent parfois, mais il décide tout de même de plonger en se disant : “Je pense que la vie, c’est ça, alors allons-y !” »

Un dernier extrait : « … un jour, le cœur apaisé, la tête plus calme, il finirait par sortir, […] il ne saurait pas où il va, mais il marcherait avec cette certitude qui se forgerait en son être tout entier : à défaut d’être aimé, j’aimerai sans limites, sans retenue, à défaut d’être aimable, je serai le plus aimant des humains de la terre, ce sera le seul et unique but de ma vie ici… »

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