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Sur la rive gauche de la Seine, près du pont de Clichy, il existe un cimetière qui ne ressemble à aucun autre. Alors certes, il y a bien les chrysanthèmes, les stèles de grès et les visiteurs silencieux pour nous rappeler que nous nous trouvons dans un lieu de recueillement. Mais un coup d'œil rapide sur les pierres tombales révèle une différence de taille: ce sont «Cookie», «Minette», «Crapule» et «Coquillette», entre autres, qui gisent sur cet hectare funèbre. Des chiens et des chats, principalement, mais aussi des chevaux, poissons, oiseaux, lapins, hamsters, tortues… et même un singe.
Maurillia vient ici depuis 17 ans –depuis la mort de son chien Elvis– pour entretenir les jardinières et redonner un peu de couleurs aux tombes des autres. Du haut de ses 80 ans, elle raconte les allées et venues des visiteurs, arrachant quelques fleurs racornies par l'été. Lorsque je lui demande si elle pense que les hôtes des lieux ressentent notre présence, elle hoche vigoureusement la tête. Maurillia a fait élever trois cœurs de marbre noir sur la sépulture de ses «bébés», dont le dernier a été inhumé en septembre 2022. «Il y avait des gerbes de fleurs partout, se souvient-elle. On aurait dit l'enterrement d'un humain.»
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Chienne de mort
Un siècle et demi plus tôt, ce lieu n'existait pas. À son emplacement, un îlot de la Seine où se réunissaient les chiffonniers de la capitale, marchands de bric et de broc vendant leur pacotille contre un salaire de misère. Ces recycleurs récupèrent même les carcasses de chiens abandonnées dans la rue! Au milieu du XIXe siècle, en effet, les bêtes errantes s'agglomèrent dans les centres urbains. «Le nombre de cadavres d'animaux que l'on ramasse pourris dans les fortifications ou que l'on repêche aux barrages de la Seine est considérable, s'inquiète un journaliste de La Fronde. Il y a là, pour la salubrité publique, un véritable danger auquel il est urgent de porter remède.»
Une tombe du cimetière d'Asnières-sur-Seine. | Nicolas MéraBien sûr, le chien n'est pas encore considéré comme un membre de la famille, mais comme un compagnon de travail –le chien de berger, le chien du policier, le chien de garde. Raison pour laquelle on ne fait pas grand cas de sa disparition. Ce rapport affectif va lentement évoluer, renforcé d'abord par la création de la SPA en 1845, puis par la loi Grammont cinq ans plus tard qui punit les individus coupables de mauvais traitements envers les animaux. Le 21 juin 1898, l'inquiétude des hygiénistes est concrétisée par une loi qui oblige à l'enfouissement des animaux domestiques décédés sous «une couche de terre ayant au moins un mètre d'épaisseur».
L'année suivante, l'avocat George Harmois et la journaliste Marguerite Durand capitalisent sur cette avancée pour consacrer un lieu de repos aux chiens, «compagnons de nos joies et de nos tristesses» dont la population parisienne atteint 100.000 individus. C'est sur l'île des Ravageurs, à l'époque séparée d'Asnières par un bras de la Seine, que l'établissement ouvre à l'été 1899. S'agit-il du premier cimetière de la sorte au monde? Pas vraiment: dix ans plus tôt, on observait la création à Londres du Hyde Park Dog Cemetery, fermé en 1902 pour cause de surpopulation, puis celle du Hartsdale Pet Cemetery de New York en 1896.
Vedettes et anonymes
Quoi qu'il en soit, le cimetière d'Asnières, s'il ne compte pas «parodier les inhumations humaines», remporte un franc succès: dès 1958, 40.000 bêtes à plumes ou à poils y reposent. Sur place, une plaque commémore d'ailleurs le 40.000e –un chien errant venu mourir à la grille du cimetière. Au milieu des anonymes se distinguent quelques célébrités: y reposent notamment Rintintin, vedette du cinéma américain (qui possède son étoile sur Hollywood Boulevard) et Moustache, vétéran des guerres napoléoniennes achevé par un boulet de canon en 1812. On y célèbre aussi la mémoire des mascottes de tranchées ou des chiens policiers.
Une plaque commémorative au cimetière d'Asnières-sur-Seine. | Nicolas MéraSi le cimetière est initialement plébiscité par l'élite parisienne, le prix des concessions décourageant les budgets plus modestes, on y retrouvait autrefois une fosse commune (disparue aujourd'hui) où les moins fortunés pouvaient déposer la dépouille de leur compagnon. Du reste, les épitaphes anglophones signalent qu'on vient de loin pour y faire inhumer son animal: en 2012, une riche Américaine qui y avait fait enterrer son caniche Tipsy avec un collier de diamants avait d'ailleurs vu la tombe profanée et pillée.
Aujourd'hui, la nécropole canine n'a rien perdu de son aspect bucolique. Dans l'ombre paresseuse des marronniers, les ornements funéraires qui garnissent les tombes –assortis de jouets, de gamelles et de photographies– témoignent d'une affection tenace qui se maintient au-delà de la mort de l'animal. «A bientôt au paradis» promet une plaque funéraire. «Vous avez remplacé l'enfant que je n'ai pas eu» assure une autre. Autant de preuves, s'il en fallait, que les animaux domestiques sont désormais pleurés comme des membres regrettés de la famille. A quand les mêmes égards pour tous les animaux?





























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