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C’était écrit dans le ciel. Ou plutôt entre les lignes d’une loi qui affiche ces jours-ci les limites de ses ambitions. Cinq ans de grâce et des millions en aides ponctuelles ciblées n’auront pas suffi pour doter le Québec d’un inventaire patrimonial national digne de ce nom. Cet échec annoncé et aujourd’hui avéré témoigne de notre incapacité à tirer le meilleur d’un ensemble de biens que l’on conçoit trop souvent comme des boulets.

Sur les 106 MRC et villes appelées à boucler leur inventaire d’ici le 1er avril 2026, seules 65 l’ont fait. Dit autrement, près de 40 % d’entre elles ne sont pas parvenues à s’acquitter de cette obligation légale à temps. Trente-deux de ces inventaires sont en cours, huit en préparation, un à zéro. Et puis ? Et puis, rien, ou si peu. Candeur, imprévoyance ou négligence, rien dans la loi n’a été prévu pour forcer la main des retardataires au terme des cinq années accordées pour y arriver.

Cela laisse aujourd’hui bien peu de marge de manœuvre au ministre de la Culture. Pendant l’étude des crédits, Mathieu Lacombe a laissé entendre que les contrevenants pourraient « perdre l’accès à des sommes » réservées, le temps qu’ils complètent leur inventaire en bonne et due forme. Certains risquent de ne pas en être trop ébranlés. L’évitement a ses avantages. Sans inventaire, pas de chantiers urgents à mettre en branle, pas de statuts légaux à attribuer, pas de gestion des biens patrimoniaux ni d’aménagement du territoire à repenser. À quoi bon des subventions, dans ces conditions ?

Tout cela est fâcheux. Le Québec n’a pas besoin — et n’a pas les moyens — de classer et de citer à tout vent dans l’imprévoyance, le désordre et l’urgence. Il a besoin de savoir où mettre ses billes pour intervenir là où c’est collectivement profitable.

On ne pourra pas tout protéger. On manque de moyens financiers, humains, techniques. Ce n’était pas le but de l’exercice de toute façon. Le but est ailleurs, dans la protection raisonnée et planifiée d’un patrimoine national, qui ne se fait pas au petit bonheur la chance. Il n’y a pas de conservation efficace sans regard large, précis, à jour ; comme il n’y a pas de requalification intelligente sans connaissance fine et actualisée du parc habitable. La vérificatrice générale l’avait durement rappelé en 2020 à nos gouvernants dans un rapport dévastateur reprochant notamment au ministère de la Culture sa mollesse à assumer son rôle de chef d’orchestre.

Il faut a minima un portrait global, à jour et cohérent. Comment autrement miser sur les bons chevaux ? L’inventaire public est son socle, et, lorsqu’il est complet et bien fait, il permet de dépasser l’évidence de la flamboyance et de la précipitation pour entrer dans la subtilité de la nuance et de la rareté sans tapage. Autrement, on est condamné à protéger à l’aveuglette, sur des coups de tête.

Il faut le redire : l’exercice péchait déjà par manque d’ambition et de vision il y a cinq ans. S’arrêter à recenser et à répertorier les immeubles construits avant 1940, c’était condamner le Québec à tôt ou tard repasser par la table à dessin. Confier le tout aux MRC, qui ne sont bien souvent pas outillées pour naviguer dans ces eaux complexes, c’était s’exposer à un exercice lacunaire et inégal.

Sans compter que l’inventaire lui-même n’est qu’une étape, certainement pas le fil d’arrivée. Tout plein de petits inventaires disparates qui prennent la poussière sur des tablettes ne sont d’aucune utilité. Ils doivent être réunis et rendus accessibles et lisibles au public en plus d’évoluer au gré du temps. La solidité et la validité de ce socle sont d’autant plus cruciales que préserver notre patrimoine dépasse largement le geste de mémoire.

Dans un important rapport aux allures de manifeste, Héritage Montréal nous a récemment rappelé, nombreux exemples à l’appui, que « réutiliser, adapter et valoriser l’existant » est aussi un précieux levier « de transition écologique, d’occupation durable du territoire et de résilience économique ». Quelle nation lèverait le nez sur un potentiel pareil, à plus forte raison quand l’habitation est en crise et que la vie chère pèse aussi lourdement sur les épaules des plus vulnérables, et jusqu’à la classe moyenne ?

Il y a des richesses oubliées, négligées, insoupçonnées, qui dorment par milliers un peu partout sur le territoire. Héritage Montréal a raison de défendre l’idée que la requalification du patrimoine bâti doit devenir un chantier collectif et structurant pour tout le Québec.

Pour cela, il va falloir changer nos approches. Notre penchant pour la construction neuve a tellement façonné nos outils administratifs, nos normes et nos mécanismes de financement autour du neuf qu’ils rendent aujourd’hui la réutilisation et l’adaptation du bâti ancien inutilement lourdes et onéreuses.

Il faut dépasser les élans irréfléchis et les négligences crasses pour viser la qualité, la viabilité et la durée dans nos interventions. Pour cela, le Québec a besoin d’un panorama conséquent de son patrimoine bâti et de normes révisées pour exploiter la pleine valeur de ce riche réservoir négligé.

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