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Une opinion de Baudouin De Rycke, enseignant
Par temps de crise, il peut être éclairant de confronter la pensée fraîche et limpide d'un homme tel que Saint-Exupéry (dont je reprends çà et là, textuellement, les propos), avec celle qui imprègne ou menace une grande partie de nos contemporains – qu'ils soient noirs ou blancs, démocrates ou républicains, riches ou pauvres, bien portants ou malades….
En Occident, plus que partout ailleurs, la crise est profonde, le moral "dans les chaussettes" et les nerfs à vif. Et dans notre for intérieur, nous éprouvons de plus en plus souvent le besoin de crier avec le Petit Prince : "Où sont les hommes ? Où sont les hommes ?" Ou encore : "Je suis seul… Je suis seul". Et personne ne vient, car il n'existe point de marchands d'amis.
Des étoiles et des fleurs
Comme moi, j'imagine, vous avez eu, au cours de votre vie, des tas de contacts avec des tas de gens sérieux. Occasionnellement, vous leur avez parlé des étoiles, des fleurs et des couchers de soleil. Comme ils ne comprenaient pas ce que vous vouliez en dire, vous avez fini par suivre leurs conseils : très gentiment, vous avez fait le choix de vous intéresser plutôt à la géographie, à l'histoire, au calcul et à la grammaire. Mais en dépit de vos efforts, vous avez éprouvé les pires difficultés à faire naître entre ces gens et vous un véritable dialogue et une complicité digne de ce nom. Alors, en désespoir de cause, avec une générosité exemplaire, vous avez pris le parti de vous mettre carrément à leur portée : vous leur avez parlé de bridge, de foot, de politique ou de bagnoles. Depuis lors, ils sont ravis de découvrir en vous un homme si raisonnable !
Un "Petit Prince" de légendeL'ennui, c'est qu'en l'absence d'un effort réciproque, le plaisir qu'ils éprouvent n'est pas du tout partagé. On peut craindre, d'ailleurs, qu'il ne le soit jamais, car il vous est parfaitement impossible de vivre indéfiniment sans personne avec qui parler… véritablement : sans personne à qui demander simplement "de quoi elle a peur, ce qu'elle espère et si elle comprend quelque chose à notre présence commune sur terre" (*) ; sans personne qui vous aide à découvrir le sens de ce que vous faites.
Par bonheur, une phrase très importante a traversé votre vie : "On ne connaît vraiment que ce qu'on apprivoise". Vous avez immédiatement pensé que là se trouvait la clef du problème, et comme vous êtes de ceux qui ne renoncent jamais à une question une fois qu'elle est posée, vous avez voulu savoir s'il était également possible d'apprivoiser… les gens sérieux.
Conformisme
Ce ne fut pas simple : on ne peut en effet exiger d'une personne que ce qu'elle peut donner… Or, les gens sérieux ne s'attardent pas à des balivernes. Ils ne s'amusent pas à discuter de ces petites choses qui font rêvasser les fainéants. Ils ne passent pas leur temps à respirer les fleurs ou à regarder les étoiles. Les étoiles, ils les comptent et les recomptent et n'ont qu'une ambition : les posséder pour devenir plus puissants.
Alors ils multiplient les calculs, s'enfournent dans des rapides, s'agitent et finissent très souvent par tourner en rond, ne sachant plus très bien ce qu'ils cherchaient au départ…
Comment faire entendre à ceux qui vivent en permanence au rythme d'une productivité endiablée que les plus grandes joies sont le fruit de la patience et de l'effort ?
Mais il y a pire encore. Outre les chiffres et les calculs, un autre obstacle, tout aussi redoutable et sournois, s'est bien souvent dressé devant vous. Il porte un nom qu'assurément nul ne vénère : le conformisme. Rappelez-vous : n'avez-vous jamais flairé, chez tel supérieur hiérarchique avare de sa suprématie précaire, cette pauvre petite pensée pusillanime : "La consigne, c'est la consigne, il n'y a rien à comprendre ! Circulez" ?
Je vous devine bien déprimés en repensant à tout cela. Sachez pourtant qu'il existe un moyen quasiment infaillible de détourner un instant de leur philosophie désenchantée les rois du conformisme : il faut les admirer, les couvrir de louanges. Sans doute vous feront-ils alors l'aumône d'une écoute relative. Mais ne vous faites pas d'illusion : aussi séduisante que soit votre pensée, vous arriverez rarement à les convaincre. Certains vous jugeront sur votre seule apparence ; d'autres vous réduiront à votre position sociale ou intellectuelle, à leurs yeux inappropriée ; d'autres encore feront à votre sujet une enquête de moralité, ou ils exigeront les preuves de ce que vous avancez, sachant très bien que vous ne pourrez les leur fournir.
"Une fleur unique au monde"
En définitive, répandre l'esprit du Petit Prince dans un pays occidentalisé, n'est-ce vouloir vider l'eau de la mer à l'aide d'une petite cuillère ? Peut-on sensibiliser aux dangers d'une exploitation frénétique et animale du temps, de l'amour et de la vie tout court, une population soumise au diktat de consommation et de la jouissance immédiate ? Comment faire entendre à ceux qui vivent en permanence au rythme d'une productivité endiablée que les plus grandes joies sont le fruit de la patience et de l'effort ? Comment surtout leur faire comprendre qu'il est intolérable qu'une société puisse favoriser l'émergence de personnages capables d'anéantir d'un seul coup, comme ça, un matin, sans se rendre compte de ce qu'ils font, "une fleur unique au monde" ? Aurions-nous favorisé l'émergence d'un Donald Trump ou d'un Poutine avec nos appétits de puissance ?
Les idées défendues par le Petit Prince ne sont pas "has been"Et pourtant, nous ne baissons pas complètement les bras. Même perdues, pensons-nous, les batailles livrées contre les champions d'une philosophie déshumanisante entretiennent la mémoire d'une humanité digne de ce nom et constituent un repère pour les générations déboussolées.
Oui, mais en attendant, un prosaïsme desséchant règne sur les affaires du monde. C'est regrettable, car en réalité le Petit Prince a raison : si le champ de blé et la rose évoquent à nos yeux plus que de simples plantes ; si le premier nous rappelait la chevelure d'or de notre bien-aimée, et la seconde les soins attentifs que nous lui avons fidèlement prodigués, l'un et l'autre deviendraient uniques au monde, et nous pourrions mourir pour eux.
Une colère juste et non violente
Quand se vide le ciel, le monde, en panne d'imagination, plonge dans l'absurdité. Dès lors la colère et la révolte grondent – on ne le voit que trop. La colère, dit-on, est mauvaise conseillère. Sans doute, mais faut-il le rappeler : quand elle est juste et non violente, elle est tellement plus noble que la méprisable indifférence des quelques vaniteux personnages autosatisfaits que l'on a tous croisés.
La colère est parfois le fruit de la tendresse et de l'espérance, et le calme celui de la désespérance et de la démission.
Dieu soit loué, dans le secret, nous sommes nombreux à penser que le désert cache un puits quelque part. C'est ce qui fait sa beauté !
→ (*) Christian Bobin, "Ressusciter", Gallimard / collection folio, 2014, p.159.
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.


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