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En juillet 1974, un policier patrouillant à Omaha (Nebraska), dans le centre des États-Unis, est confronté à un problème. Il souhaite verbaliser un sans-abri, mais ne trouve aucune raison légale de le faire. Qu'à cela ne tienne, il épluche le code municipal et déterre une loi qui n'a plus été appliquée depuis une cinquantaine d'années dans le Nebraska. Cette dernière décourage les personnes atteintes de «difformités» de se montrer en public. Satisfait, le policier arrête son homme. Le motif retenu: les cicatrices bien visibles qui lui lézardent le corps.
C'est la dernière fois qu'une personne est arrêtée aux États-Unis en vertu de ce qui a été communément appelé «ugly law». Le sans-abri est déféré devant une cour de justice, mais le policier est cependant débouté. «La loi est toujours active, justifie le procureur en charge de l'affaire. À mon avis, cet homme ne remplissait tout simplement pas les conditions requises.» Le tribunal soulève en effet une objection de taille: comment distinguer objectivement ce qui est «moche» de ce qui ne l'est pas? Relaxé, l'accusé est rendu à la rue, tandis que le grand public redécouvre cette ordonnance obscure, enfouie depuis plus d'un siècle dans la législation états-unienne.
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«Un objet inesthétique ou répugnant»
Introduite en 1867 à San Francisco (Californie), la première ugly law stigmatise «toute personne atteinte d'une maladie, estropiée, mutilée ou difforme de quelque manière que ce soit, au point de constituer un objet inesthétique ou répugnant». Elle s'impose bientôt aux législateurs d'autres métropoles des quatre coins des États-Unis, puisque des décrets similaires apparaissent à Portland (Oregon), Chicago (Illinois), Denver (Colorado) ou La Nouvelle-Orléans (Louisiane), insérés parmi des ordonnances interdisant de proférer des insanités en public ou de tirer sur son voisin.
Deux ans après la fin de la guerre de Sécession (1861-1865), qui a coûté à la jeune nation américaine des dizaines de milliers d'amputés, ce corpus législatif vise à débarrasser la rue des mendiants qui exhibent fièrement blessures et amputations pour attirer la compassion des riverains. D'après le texte en vigueur à Chicago, ces clochards constitueraient «une honte pour la ville, une nuisance pour les passants, une source de désagréments pour les commerces qui bordent les rues».
La ugly law est donc une mesure antimendicité. Ce n'est pas un hasard si elle s'impose d'abord en Californie. Terre d'opportunités mythifiée, cette dernière refoule aussi de nombreux individus dont les espoirs d'enrichissement furent déçus. Nombre de ses indigents finissent par hanter ses rues, sans abri et sans ressources.
Quelle est la peine infligée aux individus qui outrepassent cette loi? Cela peut aller de la simple remontrance à une peine de prison de plusieurs mois. Plusieurs milliers d'arrestations sont effectuées dans les grandes métropoles états-uniennes, ratissant les rues de leurs infirmes. À Chicago, «il fallait souvent les pousser, les traîner, voire les transporter en brouette jusqu'au poste de police», observe un historien. Une fois les personnes inculpées sorties de cellule, leurs séjours s'étendent parfois aux quartiers froids d'un hospice ou d'un asile.
Un mendiant aveugle fait la manche dans le quartier italien de Chicago (Illinois, États-Unis), en 1911. | ©Farabola / Leemage / Bridgeman Images / AFPLoin des yeux, loin du cœur
L'objectif de la ugly law est clair: sous couvert de secourir les infirmes, elle débarrasse les rues des mendiants et des vagabonds, que l'on préfère confiner plutôt que de souffrir leur présence dans l'espace public. Une forme de «purification» urbaine et ethnique –car les minorités raciales sont les plus touchées– déguisée en mesure humanitaire. Les motivations eugénistes de l'initiative sont d'autant plus claires qu'au même moment, le gouvernement des États-Unis sponsorise un programme de stérilisation forcée qui fera 70.000 victimes, essentiellement des personnes migrantes ou racisées.
Fort heureusement, ces ordonnances demeureront largement inappliquées, parce qu'inadaptées aux circonstances du terrain et difficiles à plaider devant les tribunaux. Mieux encore: l'entêtement du policier d'Omaha à arrêter un sans-abri sur les fondements de cette loi favorisera la mobilisation d'activistes pour la faire disparaître. Leur engagement sera concrétisé en 1990 par la loi ADA (Americans with Disabilities Act) qui autorise enfin les personnes en situation de handicap à s'approprier l'espace public. Il était temps.
Malgré cette victoire, la marginalisation des personnes en situation d'itinérance ou de handicap reste, de nos jours, plus que jamais d'actualité aux États-Unis (et ailleurs), renforcée par une précarité grandissante. Chicago sera la dernière ville états-unienne à abroger sa ugly law. Jugée «cruelle et insensible», elle s'évanouit du code municipal en… 1974. Elle aura été en vigueur pendant quatre-vingt-treize ans.





























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