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À Bastogne, l'exposition Thé van Bergen. Happy Hour réunit peintures et dessins d'un artiste qui poursuit sans programme définitif une recherche entamée il y a plus d'un demi-siècle.
Certaines peintures donnent le sentiment de n'être jamais tout à fait achevées. Celles de Thé van Bergen (Achterveld, Pays-Bas, 1946) en font partie. Une table, un arbre, quelques silhouettes… Derrière leur apparente simplicité se cache une longue suite de repentirs, de recouvrements et de décisions. Au revers de ses toiles, l'artiste note les dates de ses interventions. L'œuvre intitulée Les ombres porte ainsi cinq millésimes, de 1987 à 2012 : vingt-cinq ans séparent le premier geste et la dernière reprise.
Le geste sans l'expressionnisme
Dans les années 1970, formé à Tilburg puis à Anvers, Thé van Bergen pousse la réduction formelle jusqu'à des compositions entièrement blanches. En 1974, la découverte de Robert Ryman à Amsterdam l'incite à rouvrir le champ des possibles. Il réintroduit progressivement les couleurs primaires et le noir, puis l'huile, les pinceaux et, finalement, la figure. Au tournant des années 1980, un mouvement plus libre traverse les surfaces. Une courbe peut devenir une porte, une tête ou une fleur, sans que l'artiste ait cherché à représenter quoi que ce soit.
On l'a rapproché de Philippe Vandenberg et de Marc Maet sous l'étiquette du néo-expressionnisme belge, mais Thé van Bergen refuse cette appartenance. Malgré son amitié avec Vandenberg, son "frère d'art", il explique dans une interview réalisée l'été dernier par Gauthier Pierson : "J'ai toujours été attiré par le geste, par le mouvement. Je ne me suis jamais considéré comme expressionniste, mais cette dimension physique, cette action dans la peinture, a toujours été présente dans mon travail."
L'artiste commence toujours de manière très intuitive, sans projet précis, sans but. "C'est un peu comme un jeu. Je cherche à sentir ce qui arrive, à découvrir quelque chose que je n'ai encore jamais fait. Et peu à peu, cela se construit." La peinture avance ainsi par découvertes successives, en restant disponible à l'imprévu. "Quand le tableau est terminé, il doit être une construction. […] Il ne doit pas être une simple suggestion, mais une forme véritablement construite, formulée."
Quand le tableau est terminé, il doit être une construction. (…) Il ne doit pas être une simple suggestion, mais une forme véritablement construite, formulée.
Des matières qui résistent
Dans l'exposition, un dialogue attire particulièrement notre attention. Le mouton noir (1991-1992), toile monumentale de 200 x 200 cm, donne une mesure saisissante de cette douce résistance à une interprétation qui nous serait livrée "clé en main". Sur une petite surface bleue, comme cernée d'une mer d'un vert sombre, repose une masse noire épaisse. Celle-ci échappe, au premier regard, à toute certitude. La résolution se trouve dans le titre qui oriente, presque brutalement, notre lecture. On observe alors ce mouton solitaire, dont la présence semble évoquer, avec subtilité, une allégorie de l'exclusion. À ses côtés, L'arbre fruitier (1994) produit l'effet inverse. Le jaune du fond vibre sous quelques tiges souples chargées de fruits noirs. La figure végétale, aérienne, tient à peu de signes, mais la surface est tout sauf vide. Plus loin, dans Les tables (2016), de grandes formes grises arrondies flottent sur un fond clair tandis que des rectangles noirs introduisent une densité inattendue.
Thé van Bergen, De wachtende (La personne qui attend), 2025, huile sur toile, 50 x 60 cm. ©L’artiste et l’Orangerie (Bastogne)Formes géométriques, tables et chaises, arbres et fruits, corps et constructions : ce répertoire revient sans cesse, sans pour autant constituer un alphabet à déchiffrer. L'artiste explique : "Au fond, ce sont des archétypes. C'est une forme de figuration, mais qui n'est jamais une imitation de la réalité. Lorsque j'ai accepté cela, je n'ai plus ressenti le besoin d'être aussi strict avec moi-même. Je me suis senti beaucoup plus libre."
Dans le magnifique diptyque intitulé La rencontre (2009-2010), deux avant-bras couleur chair semblent se rejoindre au milieu de structures rectilignes. Rien ne garantit la rencontre de ces mains qui se tendent l'une vers l'autre. Dans Le meuble ou La chaise (2015-2016), quelques lignes suffisent à évoquer des assises dont l'équilibre paraît impossible. Comme le remarque Gauthier Pierson, commissaire de l'exposition : "Son langage pictural repose sur des formes souvent simples et récurrentes ; fragments de corps, structures architecturales, paysages épurés ou objets isolés ; qui ne cherchent pas à raconter une histoire. Ces motifs fonctionnent plutôt comme des points d'ancrage ouverts, laissant au spectateur la liberté d'associer, d'interpréter ou de projeter du sens. La narration n'est jamais imposée : elle demeure fragmentaire, suggérée, toujours en suspens."
La narration n'est jamais imposée : elle demeure fragmentaire, suggérée, toujours en suspens.
Le monde affleure
Les personnes déplacées (2025), véritable coup de cœur de cet accrochage, rassemble tables, chaises et silhouettes dans un espace blanc. Un environnement qui paraît lui-même désarticulé. Les objets et les personnages semblent avoir perdu leur place. Dans Le signal de détresse (2025), des formes grises, cernées de noir, prolifèrent sur un turquoise éclatant. Au-delà de leur identification, la répétition de ce motif constitue l'un des éléments les plus frappants du tableau. Ici, et comme souvent dans l'œuvre de Thé van Bergen, les formes demeurent suffisamment ambiguës pour laisser place à notre imagination. La menace (2026) prolonge ce versant plus inquiet. Ces œuvres résonnent avec les bouleversements contemporains, sans en être des illustrations. Thé van Bergen tient à distinguer l'image de ses propres états d'âme : "Mes tableaux ne sont pas toujours légers. Je réalise régulièrement des images assez lourdes, mais cela ne signifie pas nécessairement que je me sens ainsi. Je ne suis pas naïf, et la vie n'est pas toujours rose. Il me semble donc naturel que mes peintures puissent exprimer des émotions très différentes." En 2009, il résumait déjà son engagement comme une façon de représenter des notions générales sous une forme singulière, afin qu'elles restent reconnaissables tout en retenant l'attention.
Gagner en liberté
Le titre Happy Hour pourrait laisser croire à une exposition de peintures insouciantes. Il n'en est rien. Certes, le titre est né d'une plaisanterie. "Happy Hour de 15h à 17h" : une formule placardée sur une brasserie de Charleville. Mais la joie que la peinture lui procure, encore et toujours, est bien réelle. À 80 ans, Thé van Bergen n'a rien perdu de son plaisir de peindre : "Aujourd'hui, je me sens beaucoup plus libre que par le passé. Pour moi, continuer à peindre est une évidence. Je suis toujours curieux de découvrir ce qui peut encore se passer, ce que je peux encore faire."
Les dessins exposés à Bastogne offrent une autre mesure de cette liberté. Petits formats au pastel et au crayon, ils font surgir visages, récipients, portes ou constructions avec une économie de moyens que les grandes toiles ne permettent pas toujours. D'abord conçus à partir de peintures existantes, ils ont acquis leur autonomie. "Le dessin me permet de me sentir encore plus libre. C'est moins compliqué, plus immédiat, et je peux trouver des choses plus rapidement. Ce que je découvre dans un dessin peut ensuite nourrir ma peinture, mais l'inverse est également possible."
Comment, alors, décider qu'une œuvre est achevée ? "Lorsque je peins, je ne fais qu'un avec la peinture. Mais une fois le tableau terminé, le résultat ne m'appartient déjà plus tout à fait. Je le reconnais comme quelque chose qui existe en dehors de moi. C'est d'ailleurs ainsi que je sais qu'un tableau est terminé : lorsqu'il est là, qu'il n'est plus moi, et que je peux le laisser tel quel." Jusqu'au prochain regard.
Thé van Bergen, Happy Hour
Peintures Où L'Orangerie, Pôle Culture, place en Piconrue 2, 6600 – Bastogne www.lorangerie-bastogne.be Quand Jusqu'au 15 novembre, du mardi au dimanche, de 10h à 18h (dernière entrée à 17 h).
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