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Tadej Pogačar, la première mort du Tour de France

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Publié le 14 juillet 2026 à 21:19. / Modifié le 14 juillet 2026 à 21:37. 3 min. de lecture

  • Tadej Pogačar pulvérise les dogmes du cyclisme: il survole le Tour de France sans concéder l'étape du 14 juillet, dépasse les plafonds physiologiques et méprise les traditions tactiques.

  • En s'imposant au Lioran, le Slovène creuse l'écart sur Jonas Vingegaard (3'36) et Remco Evenepoel (4'6), mais c'est surtout la notion même de suspense qu'il abolit.

  • Cette domination sidérante efface la dramaturgie habituelle du Tour: sans adversité ni chapitrage possible, le récit sportif se dissout dans un présent sans fin.

Un grand coureur doit savoir faire des cadeaux, au hasard concéder l’étape du 14 juillet à un coureur français: cette vieille règle est morte. Un vainqueur du Tour de France ne peut pas dépasser le plafond physiologique des 7 watts par kilo: plafond pulvérisé. Le Tour se gagne sur un vélo léger dans la montagne, avec des pneus étroits, un cintre large, des jantes basses: c’est tout l’inverse qu’il faut lire désormais. Le vainqueur du Tour est forcément dopé, et sera forcément déclaré positif un jour: c’est fini aussi.

Une à une, Tadej Pogačar (Team UAE-Emirates) détruit les lois antiques du cyclisme, comme il a fracassé la dixième étape du Tour de France, ce mardi, entre Aurillac et la station du Lioran, dans le Cantal. Sonnant la charge à 15 kilomètres de l’arrivée, le maillot jaune slovène s’adjuge l’étape et accentue son avance au classement général, repoussant le Danois Jonas Vingegaard (Visma-Lease a bike) à 3’36 et le Belge Remco Evenepoel (RedBull-Bora-Hansgrohe) à 4’6. Mais c’est bien plus qu’une collection de victoires que se bricole Pogačar: une série de défaites pour les dogmes du cyclisme ou, plus humblement, pour les cadres de pensée et d’expression, parfois vieux de cent ans. Plus rien ne tient debout.

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Son corps résiste

Ce n’est pas lui qui a présidé à cet écroulement du monde, pas lui tout seul qui a tué ces tablettes antiques, mais il a poussé au paroxysme les destructions, dont il faut reprendre l’inventaire… Donc, Pogačar méprise l’idée selon laquelle un maillot jaune ne doit pas se disperser au long du Tour ni même dans une saison – ce qui implique de renoncer à Paris-Roubaix. Il piétine le «théorème de Chapatte». L’équivalent de Pythagore, sur les étapes de plat, qui édicte qu’un échappé avec une minute d’avance à 10 kilomètres de l’arrivée pourra résister au peloton. Pourquoi pas aussi les lois de la gravité? Il broie l’impératif anatomique d’avoir un corps défini, dans un excès ou dans un autre, tout en os ou tout en muscles. Il pourfend l’usure qu’on redoutait pour la génération des adolescents pressés. Il terrasse sa fatigue. Il noie l’espoir des autres. Il n’a nul besoin d’alliés, encore moins d’amis. Il calcine la tradition du champion laissant une stèle dans l’Histoire, en collusion avec un ou deux écrivains qui sculpteraient sa légende.

Ce que consacre et massacre Tadej Pogačar, plus encore que l’attente de sa chute et la revanche de ses victimes, plus que les scénarios sans plot twist d’un cyclisme qui rêvait de Netflix, c’est le temps. La ligne du temps, avec lui, ne fait que disparaître. Il est d’une époque sans sources, dans un voyage en tunnel blanc, rétif à la mémoire. La sidération qu’il impose, dont il jouit chaque minute sur le Tour, s’accommode peu de l’émotion – et même de la raison la plus rationnelle. Or, la mémoire sans émotion…

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Perplexité des coureurs

Comment voir, lire, écrire ce Tour? La perplexité des coureurs recoupe en angle aigu celle des suiveurs, perdus dans leurs règles mortes d’un sport ni vivant ni mort, mais dans un semblant de purgatoire. Il n’est plus possible de dessiner ce Tour, ses oscillations et cassures, ses pics et ses creux. Pogačar a ruiné le chapitrage des trois semaines, l’unité d’action, la vision des montagnes l’une après l’autre. D’abord les Pyrénées, venues trop tôt, puis le Massif central, arrivé au milieu, car c’est son rôle, avant les Vosges, les Alpes du Sud, les Alpes du Nord… Sans lieux distincts, sans personnages autres que lui, crevant l’écran, héros permanent, il n’y a pas d’histoire ni de pluriel au mot.

Le Norvégien Torstein Træen (Uno-X Mobility) aurait pu donner à ce Tour une apparence de graphique, par le récit d’un maillot jaune menacé sur les pentes du Lioran, désespéré dans sa résistance au favori suprême, s’accrochant chaque jour aux fibres jaunes pour prolonger la gloire, jusqu’à céder un jour, majestueux et misérable, digne et beau. Mais le pauvre grimpeur a chuté dans la descente du Tourmalet, et il a quitté la course avec une commotion cérébrale. Tadej Pogačar a ainsi repris le jaune et il ne saurait être question qu’il freine, qu’il jette des cadeaux de pacotille, encore plus humiliants qu’une franche et brutale domination.

Dans cette galaxie où le temps ne s’écoule plus, ce n’est pas le moindre des vertiges que de ne pas sentir la fin. 2027? 2028? 2030? Pogačar est né en 1998, mais son énergie ne brûle pas à vitesse humaine. L’ancien cyclisme aurait connu sa date de péremption. Le nouveau l’ignore. Tadej Pogačar est de ces «monstres» au sens que leur donne Antonio Gramsci: «Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres.» La phrase éclaire la métaphysique de l’Histoire, un domaine infiniment plus tragique que les convulsions du petit Tour de France. Mais, à hauteur de l’événement, «le vieux monde se meurt» bel et bien.

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