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Sur le sol d’une usine de Bhopal dormaient depuis quarante ans 337 tonnes de déchets que personne n’osait toucher

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Douze camions, une escorte de police, d’ambulances et de pompiers, et surtout quatre décennies d’attente : voilà ce qu’il a fallu pour faire quitter le sol de l’ancienne usine Union Carbide de Bhopal ses 337 tonnes de déchets toxiques. Quatre décennies après la catastrophe du gaz de Bhopal, ces déchets ont finalement quitté le site le 1er janvier 2025 pour rejoindre la zone industrielle de Pithampur, dans le district de Dhar, transportés dans 12 conteneurs sur 250 kilomètres. Un déplacement qui paraît presque anodin, sur le papier. Mais il aura fallu quarante ans, des dizaines de procès et une catastrophe humaine hors norme pour qu’il ait enfin lieu.

À retenir

  • Quarante ans : c’est le temps qu’il a fallu attendre avant d’oser toucher à ces déchets enfouis
  • Un convoi fortifié sous escorte policière a traversé 250 km, décrit comme le transport le plus sécurisé jamais observé en Inde
  • Des centaines de tonnes supplémentaires gisent toujours dans 21 fosses du site, une bombe à retardement souterraine

Sommaire

  1. Le compte à rebours judiciaire qui a débloqué la situation
  2. Un convoi sous très haute sécurité vers Pithampur
  3. L’incinération, entre soulagement et vives contestations
  4. Un chapitre clos, mais pas tout le dossier

Le compte à rebours judiciaire qui a débloqué la situation

Ce n’est pas un hasard si l’opération a démarré précisément début janvier 2025. La Haute Cour du Madhya Pradesh avait, le 3 décembre 2024, rebuqué les autorités pour ne pas avoir nettoyé le site de Bhopal malgré les directives de la Cour suprême, et fixé un délai de quatre semaines pour évacuer les déchets. Un ultimatum judiciaire, en somme, après des années d’inertie administrative. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir été alertés : en mars 2024 déjà, le département en charge du secours et de la réhabilitation avait signé un accord avec la société chargée de la gestion des déchets industriels de Pithampur, et un contrat du 7 octobre 2024 fixait un délai de 185 à 377 jours pour l’ensemble du processus, de l’incinération jusqu’au rapport final.

Le calendrier remonte en réalité plus loin encore. Dès le 19 juin 2023, un comité de supervision s’était réuni pour évoquer l’élimination des 337 tonnes de déchets et avait demandé au ministère de l’Environnement de débloquer les fonds nécessaires. Une somme conséquente a d’ailleurs été mobilisée : le gouvernement a alloué 126 crores de roupies pour accélérer le projet. Malgré cet argent disponible, le dossier est resté au point mort. Des manifestations locales à Pithampur, hub industriel proche d’Indore, ont retardé la progression du projet, la population locale ne voulait tout simplement pas hériter du problème de Bhopal.

Un convoi sous très haute sécurité vers Pithampur

Le déménagement de ces 337 tonnes n’a rien eu d’une opération de routine. Une douzaine de camions ont commencé à transporter les déchets, scellés dans des conteneurs et sous escorte policière, en un lent convoi vers le site d’élimination situé à environ 225 kilomètres, dans ce que le directeur du département des secours a qualifié de convoi fortifié avec le plus haut protocole de sécurité jamais observé pour un transport de déchets industriels dans le pays. Le chiffre donne le vertige quand on le rapporte au temps de préparation : une centaine de personnes ont travaillé par équipes de trente minutes depuis le dimanche précédent pour emballer et charger les déchets dans les camions.

Le matériel lui-même était loin d’être anodin. Les conteneurs utilisés étaient étanches et résistants au feu, et leur déplacement a été surveillé par GPS. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les déchets n’étaient pas sous forme liquide : il s’agissait de matière solide, largement recouverte de sable et de terre, sans plastique, conditionnée dans de grands sacs en PVC et stockée pendant des décennies à Bhopal sans blessure ni maladie rapportée. Une précision qui n’a pourtant pas suffi à rassurer tout le monde, loin de là.

L’incinération, entre soulagement et vives contestations

Une fois arrivés à Pithampur, les déchets devaient être détruits par le feu. Le procédé consiste à brûler les matériaux à des températures comprises entre 900 et 1200 degrés Celsius, ce qui décompose la matière en ses composants de base, cendres, gaz de combustion et chaleur, et réduit le volume des déchets de 80 à 85 %. Sur le papier, la méthode est éprouvée. L’agence fédérale de contrôle de la pollution avait d’ailleurs testé ce processus dès 2015 avec 10 tonnes de ces mêmes déchets, concluant que les niveaux d’émissions résultants étaient conformes aux normes nationales.

Cette assurance officielle n’a pas convaincu les associations de victimes. Rashida Bee, présidente d’une organisation de femmes victimes du gaz de Bhopal, a pointé un détail qui change tout : lors de l’incinération test de 2015, quelque 80 000 litres de diesel avaient été utilisés, soit plus de trente fois la quantité utilisée pour des déchets dangereux d’une autre origine entre 2010 et 2012. Sa crainte, formulée sans détour : brûler une telle quantité de diesel ne provoquerait pas seulement une pollution sévère, mais masquerait aussi, par simple dilution des émissions, la présence réelle de dioxines et de furanes. À Pithampur même, la colère a débordé le cadre du débat scientifique : un groupe de manifestants a bloqué une route près d’un site industriel avant que la police ne rétablisse la circulation, tandis qu’un homme entamait une grève de la faim contre le projet. Deux protestataires sont même allés jusqu’à tenter de s’immoler par le feu, selon les autorités locales.

Un chapitre clos, mais pas tout le dossier

L’opération s’est finalement étalée sur plusieurs mois. Sur les 337 tonnes, 30 avaient été brûlées lors de trois essais préalables, et les 307 tonnes restantes ont été incinérées entre le 5 mai et la nuit du 29 au 30 juin 2025, marquant la fin de cette étape précise du dossier. Mais parler de « nettoyage complet » du site serait trompeur. Quelques jours plus tard, 19 tonnes supplémentaires de terre contaminée par les déchets de Union Carbide ont encore été incinérées dans la même installation.

Le plus troublant reste sans doute ailleurs. Une militante de terrain, Rachna Dhingra, rappelle que des centaines de tonnes de déchets restent enfouies dans 21 fosses réparties sur le site de l’usine, une situation qu’elle qualifie d’extrêmement dangereuse. Elle réclame aussi que Dow Chemical, qui a racheté Union Carbide, assume le coût de l’élimination, sans qu’aucune mesure concrète n’ait été prise en ce sens à ce jour. ces 337 tonnes évacuées ne représentaient qu’une fraction visible d’un problème bien plus vaste, enfoui sous le sol depuis la nuit du 2 au 3 décembre 1984, celle où une fuite de gaz méthyle isocyanate avait fait des milliers de morts et changé à jamais le nom de cette ville indienne.

Sources : cnews.fr | laminute.info | university.open.ac.uk

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