Zwentendorf an der Donau, un village tranquille au bord du Danube, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Vienne. C’est là que se dresse depuis 1978 l’une des constructions industrielles les plus absurdes d’Europe : une centrale nucléaire achevée à 100 %, chargée en combustible, prête à démarrer, et qui n’a pourtant jamais produit le moindre kilowattheure. Un scrutin populaire, une poignée de voix d’écart, et tout un pays qui continue de payer la facture. L’histoire mérite d’être racontée en détail.
À retenir
- Un scrutin populaire à une poignée de voix d’écart a suffi pour paralyser un chantier titanesque à jamais
- Les Autrichiens continuent de payer une facture vertigineuse pour une installation qui n’a jamais fonctionné
- Ce monument de l’absurde industriel s’est transformé en décor de cinéma et en réserve de pièces détachées
Sommaire
- Un chantier titanesque sabordé par les urnes
- La facture : entre 380 millions et 1,4 milliard d’euros selon les estimations
- Un réservoir de pièces détachées et un décor de cinéma
- Du réacteur mort-né au parc solaire
Un chantier titanesque sabordé par les urnes
Tout commence en avril 1972. Les travaux démarrent, portés par un consortium de compagnies d’électricité autrichiennes, avec un réacteur à eau bouillante d’une puissance électrique de 730 mégawatts, conçu par le géant allemand Siemens. L’Autriche veut suivre ses voisins européens dans l’aventure de l’atome, et Zwentendorf doit être la première pierre d’un programme ambitieux. Elle devait être la première d’une série de centrales nucléaires destinées à fournir de l’électricité à six millions de foyers autrichiens.
Cinq ans de chantier, et le résultat est là : un bâtiment monolithique, une cheminée de ventilation qui culmine à 110 mètres, un réacteur flambant neuf. Le projet prévoyait un réacteur à eau bouillante d’une puissance électrique de 730 mégawatts, et la construction avait débuté en 1972 pour être achevée en 1977. Le chancelier de l’époque, Bruno Kreisky, décide pourtant de trancher la mise en service par référendum, une fois le chantier terminé. Un pari risqué qui va tourner au fiasco politique.
Le 5 novembre 1978, les Autrichiens votent. Alors que la construction de la centrale est terminée et a déjà coûté 5,2 milliards de schillings, soit 1,3 milliard d’euros, le peuple autrichien vote contre sa mise en service avec une courte majorité de 50,5 %. Une différence de rien du tout, quelques milliers de bulletins qui suffisent à enterrer un projet industriel colossal. La sanction populaire va vite se transformer en verrou légal : à la suite de ce référendum, le parlement autrichien vote en 1978 une loi de non-utilisation de l’énergie nucléaire, l’Atomsperrgesetz.
Le texte ne restera pas anecdotique. Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986, la portée de cette loi fut renforcée en 1999 avec la « loi pour une Autriche sans énergie nucléaire », intégrée à la Constitution du pays. Depuis, refuser le nucléaire n’est plus une simple position politique à Vienne : c’est un principe constitutionnel, au même rang que les libertés fondamentales.
La facture : entre 380 millions et 1,4 milliard d’euros selon les estimations
Combien a coûté cette centrale fantôme au contribuable autrichien ? Les sources divergent légèrement, ce qui n’a rien d’étonnant pour une somme datant de plus de quarante ans et convertie depuis les schillings. Le coût initial du projet s’élevait à environ 5,2 milliards de schillings autrichiens, soit approximativement 1,4 milliard d’euros une fois ajusté à l’inflation. D’autres estimations, plus proches d’une conversion directe sans ajustement, situent la somme autour de 380 millions d’euros de l’époque. Quel que soit le chiffre retenu, une chose est certaine : c’est bien la population autrichienne, via ses impôts et ses factures d’électricité, qui a financé un outil industriel resté muet. Et le plus frustrant dans l’histoire, c’est que l’argent ne s’est pas totalement volatilisé dans le vide, comme on va le voir.
Un réservoir de pièces détachées et un décor de cinéma
Plutôt que de raser un bâtiment flambant neuf, l’Autriche a choisi une solution pragmatique, presque ironique : recycler ce qui pouvait l’être. Depuis l’adoption de la loi, la centrale de Zwentendorf a été partiellement démantelée et le site a servi de sorte d’entrepôt de pièces détachées pour d’autres centrales compatibles en Allemagne. Des réacteurs à eau bouillante de conception similaire, situés outre-Rhin, ont ainsi pu piocher dans les stocks de Zwentendorf pendant des années. Après le référendum, des parties de la centrale ont été démontées et certaines pièces détachées ont été transférées vers trois centrales similaires en Allemagne.
Le site a trouvé d’autres usages tout aussi inattendus. L’espace a été utilisé pour des tournages de films et pour de l’entraînement à la sécurité. Le cinéma français s’y est même invité : elle a notamment servi au tournage de Grand Central de Rebecca Zlotowski, avec dans les rôles principaux Tahar Rahim et Léa Seydoux. Il faut dire que l’endroit a un avantage rare : visiter l’intérieur d’un réacteur nucléaire sans le moindre risque de radioactivité, puisqu’il n’a jamais fonctionné. Les visiteurs peuvent voir l’ensemble de l’installation, y compris le haut du cœur intérieur du réacteur, ce qui est sans danger puisqu’il n’a jamais été en fonctionnement.
Après la catastrophe de Fukushima en 2011, le site a connu une popularité inattendue. Les réacteurs japonais endommagés étant d’un type proche de celui de Zwentendorf, les équipes de télévision du monde entier se sont précipitées pour filmer les entrailles de la centrale autrichienne, faute de pouvoir accéder aux installations sinistrées au Japon. Une ironie que même les Autrichiens les plus sceptiques envers l’atome ont dû savourer.
Du réacteur mort-né au parc solaire
Le chapitre le plus récent de cette saga est sans doute le plus symbolique. En 2005, le producteur d’électricité EVN a racheté le site, avec l’intention de le transformer en site de production d’énergie solaire. Le projet a fini par se concrétiser : des panneaux photovoltaïques ont été installés sur les toits du complexe, transformant un symbole de l’atome en vitrine des renouvelables. Une installation solaire a été construite sur le site à partir de 2009.
Une centrale thermique a également vu le jour à proximité pour compenser la production jamais livrée par le réacteur. La centrale de Dürnrohr a été construite à proximité comme centrale thermique de remplacement. Zwentendorf reste ouverte au public, uniquement sur réservation de visites guidées, et continue d’accueillir des formations pour des techniciens venus d’autres pays. Un demi-siècle après son inauguration ratée, la centrale la plus chère jamais construite en Autriche produit finalement de l’électricité, mais celle du soleil, pas celle de l’atome.
Sources : large.stanford.edu | lenergeek.com | sortirdunucleaire.org


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