Imaginez devoir choisir, aujourd’hui, entre garder la ferme familiale transmise depuis des générations ou céder aux bulldozers d’un projet d’État jugé indiscutable. C’est exactement ce qu’ont vécu des milliers de familles québécoises à la fin des années 1960, sommées de quitter leurs terres pour laisser place à ce qui devait devenir la plus grande infrastructure aéroportuaire de la planète. En cette fin d’été, alors que des millions de voyageurs transitent tranquillement par les aéroports de Montréal sans y penser une seconde, il est presque difficile de croire qu’à quelques kilomètres de là, un géant de béton a connu l’une des chutes les plus spectaculaires de l’histoire de l’aviation civile.
Mirabel, le colosse aéroportuaire qui devait éclipser Montréal
Le 27 mars 1969, à 14h25 précisément, le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau annonce une décision qui va bouleverser la vie de milliers de personnes : l’expropriation de 97 000 acres de terres agricoles dans les Basses-Laurentides. L’objectif affiché est ambitieux, presque démesuré pour l’époque : bâtir un aéroport international capable d’accueillir près de 40 millions de passagers par an à l’horizon de l’an 2000, et ce, en seulement cinq ans, pour un budget de 500 millions de dollars.
Derrière ces chiffres vertigineux se cache une réalité humaine brutale. Ce sont 3 126 familles, soit environ 11 000 personnes réparties sur 14 paroisses fusionnées pour l’occasion, qui apprennent la nouvelle sans aucun ménagement. Certaines familles découvrent l’information à la radio en début d’après-midi, avant de retrouver, dans les pages du journal La Presse, une demi-page entière listant froidement les numéros de lot concernés. Aucune consultation, aucune négociation : du jour au lendemain, des agriculteurs qui cultivaient ces terres depuis des décennies se retrouvent sommés de partir.
Un aéroport surdimensionné pour un trafic qui n’est jamais venu
L’aéroport de Mirabel ouvre finalement ses portes le 4 octobre 1975, avec des passagers qui commencent à y transiter dès cette date. Sur le papier, tout semble en place pour faire de cette infrastructure un carrefour incontournable du transport aérien nord-américain. Mais la réalité économique va rapidement rattraper les ambitions politiques. Le choc pétrolier des années 1970 freine brutalement la croissance du trafic aérien mondial, tandis que l’aéroport de Toronto s’impose progressivement comme la porte d’entrée privilégiée du Canada.
Le site souffre également d’un défaut de conception majeur : son éloignement de Montréal, jugé peu pratique par les voyageurs et les compagnies aériennes. Les prévisions de 40 millions de passagers annuels, qui semblaient déjà audacieuses à l’époque, ne se matérialiseront jamais. Mirabel devient, au fil des années, ce que les économistes appellent un éléphant blanc : une infrastructure gigantesque, coûteuse, mais largement sous-utilisée par rapport à ce qui avait été promis.
De l’aérogare flambant neuve aux ruines abandonnées en trente ans
Le déclin s’accélère à mesure que les compagnies aériennes désertent les lieux. Le 15 septembre 1997, un peu plus de vingt ans après l’inauguration, les Aéroports de Montréal annoncent le transfert des vols internationaux réguliers vers Dorval. Le glas sonne définitivement quelques années plus tard, en 2004, lorsque les derniers vols de passagers cessent totalement à Mirabel : l’aérogare, autrefois symbole de modernité, se retrouve désertée du jour au lendemain.
Face à la colère grandissante des expropriés, des concessions politiques finissent par voir le jour. Une première rétrocession de terres intervient en 1985 sous le gouvernement de Brian Mulroney, puis en 2006, le premier ministre Stephen Harper annonce le retour de 4 450 hectares de terres agricoles à leurs propriétaires initiaux, qualifiant lui-même cette mesure de correction d’une injustice historique. Mais la zone aéroportuaire proprement dite, soit plusieurs milliers d’hectares, ne sera jamais rendue à l’agriculture : elle abrite aujourd’hui l’Aérocité internationale de Mirabel, où opèrent notamment Airbus, Pratt & Whitney et FedEx.
Démolition en 2014 : la fin symbolique d’un rêve d’aviation démesuré
Après une décennie d’abandon, marquée par des bâtiments vides livrés aux intempéries et parfois utilisés comme décor de tournage, la décision tombe : les aérogares de Mirabel seront rasées. En 2014, les pelleteuses achèvent ce que le temps et l’absence de vols avaient déjà largement entamé. Ce bâtiment qui devait incarner l’avenir de l’aviation civile disparaît ainsi du paysage, moins de quarante ans après son inauguration triomphale.
Les conséquences humaines de cette saga dépassent largement le cadre urbanistique. L’expropriation massive de 1969 a laissé des cicatrices profondes dans la collectivité, provoquant des dépressions et d’innombrables ruptures familiales chez celles et ceux qui ont dû abandonner leurs terres. Plus d’un demi-siècle plus tard, la mémoire de cet épisode reste vivace : à l’automne 2025, les descendants des familles expropriées attendaient toujours l’aménagement définitif d’un lieu de mémoire promis en bordure de l’autoroute 50.
L’histoire de Mirabel résume à elle seule les dangers d’une planification hors sol, déconnectée des besoins réels du terrain et des populations concernées. Entre les promesses grandioses d’un gouvernement et la réalité d’un site déserté puis démoli, il reste aujourd’hui surtout des terres agricoles amputées, des familles marquées à vie, et une leçon d’urbanisme dont d’autres projets pourraient, espérons-le, tirer les enseignements nécessaires.


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