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Sur le plateau du Colorado, un fleuve détourné depuis 1963 n’atteint plus la mer 11 mois sur 12 : ce que le delta est devenu

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Au Mexique, à l’endroit où le Colorado devrait se jeter dans le golfe de Californie, il n’y a le plus souvent qu’un lit de sable craquelé. Le fleuve qui a sculpté le Grand Canyon s’arrête aujourd’hui à des dizaines de kilomètres de son embouchure historique, asséché avant même d’atteindre la mer. Cette situation, devenue la norme depuis les années 1960, tient à une série de décisions prises sur des bases erronées, et à un ouvrage précis : le barrage de Glen Canyon, dont le remplissage a commencé en 1963.

À retenir

  • Un calcul erroné en 1922 a promis deux fois plus d’eau qu’il n’en existe vraiment dans le Colorado
  • Depuis 1963, le barrage de Glen Canyon capture l’intégralité du fleuve, le privant de son embouchure historique
  • Le delta du Colorado a perdu 90 % de sa surface en un siècle, mais une expérience de 2014 a prouvé qu’un peu d’eau suffit à le ressusciter

Sommaire

  1. Un fleuve promis deux fois, sur la base de mauvais calculs
  2. 1963, l’année où le fleuve s’est arrêté de couler jusqu’à la mer
  3. Le delta d’Aldo Leopold, réduit à une peau de chagrin
  4. 2014, huit semaines où le fleuve a retrouvé la mer
  5. Deux géants à sec, mesurés au jour le jour

Un fleuve promis deux fois, sur la base de mauvais calculs

Tout part d’un chiffre faux. En 1922, sept États américains négocient le Colorado River Compact, texte fondateur qui répartit l’eau du fleuve entre bassin amont et bassin aval. Les gouvernements fédéral et des États ont approuvé le compact en supposant que les débits du fleuve atteindraient en moyenne 16,4 millions d’acre-pieds par an, alors que les débits réels entre 1906 et 2024 ont été d’environ 14,6 millions d’acre-pieds, une moyenne tombée à 12,4 millions depuis 2000. Concrètement, chaque bassin reçoit 7,5 millions d’acre-pieds par an, un acre-pied représentant à peu près la consommation annuelle d’un foyer américain. En 1944, un traité y ajoute 1,5 million d’acre-feet alloué au Mexique.

Le problème, c’est que ces négociateurs ont travaillé sur des données biaisées. Ils croyaient qu’il y avait jusqu’à 20 millions d’acre-feet d’eau dans le fleuve chaque année, en se basant sur des estimations biaisées tirées d’une des périodes les plus humides des 1 300 dernières années. l’intégralité du système a été bâti sur une décennie anormalement pluvieuse, jamais reproduite depuis avec la même intensité. Le fleuve, lui, n’a jamais tenu la promesse qu’on lui avait faite sur le papier.

1963, l’année où le fleuve s’est arrêté de couler jusqu’à la mer

Le barrage de Glen Canyon change tout. Sa fermeture crée le lac Powell, deuxième réservoir des États-Unis, et il faut des années pour le remplir. Le même phénomène s’est produit de 1963 à 1981, lorsque le lac Powell s’est rempli derrière le barrage de Glen Canyon : pendant près de deux décennies, quasiment aucune eau douce n’atteint plus le delta mexicain. Avant lui, le barrage Hoover avait déjà infligé le même traitement au fleuve six ans durant, le temps de remplir le lac Mead.

Depuis, hors crues exceptionnelles et lâchers expérimentaux, l’eau du Colorado est intégralement captée, détournée et consommée par l’agriculture et les villes du Sud-Ouest américain avant de pouvoir rejoindre le golfe de Californie. Le fleuve qui coulait autrefois sur près de 1 500 miles depuis les Rocheuses jusqu’aux zones humides luxuriantes d’un vaste delta au Mexique, et cela pendant six millions d’années, ne franchit plus la frontière que par exception.

Le delta d’Aldo Leopold, réduit à une peau de chagrin

En 1922, le naturaliste Aldo Leopold pagaie justement dans ce delta et en tombe sous le charme. Il écrit à propos d’une richesse d’oiseaux et de poissons et d’eaux calmes d’une profonde teinte d’émeraude. À l’époque de Leopold, le delta s’étendait sur près de 3 000 miles carrés ; aujourd’hui, il en couvre moins de 250. la zone humide a perdu plus de 90 % de sa surface en un siècle, remplacée par des vasières salées et une végétation envahissante.

Avec l’essentiel de l’eau du fleuve détourné dans un canal d’irrigation près de la frontière américano-mexicaine, environ 90 % des zones humides ont disparu. Le mesquite et le saule ont été largement remplacés par le tamaris invasif. Et la plupart de ces lagons verdoyants se sont transformés en plaines salées. Une exception notable subsiste pourtant : la Ciénega de Santa Clara, née par accident dans les années 1970 quand les eaux d’irrigation trop salées de l’Arizona ont été détournées vers le delta. Ce marais de 40 000 acres, le plus grand de l’estuaire, héberge aujourd’hui, cinq décennies plus tard, des centaines d’espèces d’oiseaux, preuve qu’un peu d’eau, même impropre à l’irrigation, suffit à faire renaître la vie.

2014, huit semaines où le fleuve a retrouvé la mer

Le 23 mars 2014, les vannes du barrage de Morelos, à la frontière, s’ouvrent. Washington et Mexico viennent de signer un accord expérimental, la Minute 319. Pendant huit semaines, du 23 mars au 18 mai 2014, le Colorado a coulé jusqu’au golfe de Californie, quelque chose qu’il ne faisait plus régulièrement depuis les années 1930, grâce à une crue artificielle conçue pour libérer 105 392 acre-feet d’eau. Pour la première fois depuis seize ans, le Colorado a retrouvé la mer de Cortez le 15 mai 2014.

Les botanistes observent alors un sursaut spectaculaire. Ce lâcher de huit semaines, pourtant modeste, a provoqué une hausse de 43 % de la végétation verte dans la zone inondée et de 23 % le long des rives du fleuve, inversant un déclin de treize ans de la végétation. Mais l’embellie tourne court. En 2017, la végétation a encore progressé de 2 %, avant de chuter de 8 % en 2018 : entre 2015 et 2018, le verdissement initial et l’évapotranspiration accrue ont décliné pour retomber sous les niveaux d’avant le lâcher dans tous les secteurs, confirmant un effet positif mais éphémère. Sept ans plus tard, en 2021, un nouveau geste binational relance l’expérience : de mai à octobre, 35 000 acre-feet d’eau du Colorado, soit environ 11 milliards de gallons, ont serpenté de la frontière jusqu’au delta, la première fois depuis le bref épisode de 2014 que le fleuve a rejoint la mer.

Deux géants à sec, mesurés au jour le jour

En amont, les deux réservoirs qui rendent ce scénario possible flirtent avec leurs records de vide. Selon les données publiées par le Bureau of Reclamation et relayées par la NASA, le niveau du lac Powell atteignait 3 518,79 pieds au-dessus du niveau de la mer au 23 août 2026, sous le précédent record bas de 3 519,92 pieds établi en avril 2023, un réservoir qualifié par le système national de suivi de la sécheresse de critiquement bas, à 22 % de sa capacité contre 33 % en moyenne. En aval, le constat est tout aussi net : le lac Mead a atteint son niveau le plus bas depuis son remplissage en 1937, à 1 039,77 pieds selon le Bureau of Reclamation.

Concrètement, le lac Powell est plein à 22 %, le lac Mead à peine plus haut. Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques : ce sont eux qui déterminent, chaque année, combien d’eau part vers l’Arizona, la Californie, le Nevada et le Mexique, et donc combien il en restera, ou non, pour le delta. Tant que ces deux réservoirs resteront sous leurs seuils critiques, les lâchers comme ceux de 2014 ou 2021 resteront des exceptions négociées au compte-gouttes, pas une politique durable.

Sources : earthdata.nasa.gov | eros.usgs.gov

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