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Pendant 311 jours de 1991, un cosmonaute a tourné au-dessus d’un pays qui n’existait plus : ce qui a décidé de son retour

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Le 18 mai 1991, un homme de 32 ans grimpe dans une capsule Soyouz à Baïkonour. Il porte l’écusson de l’URSS. Quand il redescend sur Terre, 311 jours plus tard, ce pays a cessé d’exister. Ce n’est pas une panne de fusée qui l’a retenu si longtemps en orbite, mais l’effondrement d’un État et un trou dans les caisses que seul l’argent d’un pays étranger a fini de combler.

Sergueï Krikalev décolle le 18 mai 1991 à bord de Soyouz TM-12, comme ingénieur de vol, avec le commandant Anatoli Artsebarski et la Britannique Helen Sharman. Krikalev était l’ingénieur de vol sur Soyouz TM-12, aux côtés du commandant Anatoli Artsebarsky et de la cosmonaute britannique Helen Sharman, première Britannique dans l’espace, qui redescend, elle, après une semaine seulement. La mission de Krikalev, elle, doit durer environ cinq mois. Un chiffre rond, une date de retour tranquillement inscrite sur le calendrier soviétique. Mais ce calendrier va littéralement se déchirer sous ses pieds, à 350 kilomètres d’altitude.

À retenir

  • Un cosmonaute décollé sous le drapeau soviétique se retrouve en orbite sans pays d’attache
  • L’effondrement politique de l’URSS transforme une mission routinière en cauchemar bureaucratique
  • Une transaction commerciale inédite devient la clé de son retour sur Terre

Sommaire

  1. Un contrat de cinq mois qui déraille
  2. Le pays disparaît sous ses pieds
  3. La facture qui a sauvé son retour
  4. Le corps et le monde qu’il retrouve

Un contrat de cinq mois qui déraille

Dès juillet 1991, les choses se compliquent. En juillet 1991, alors que les coupes budgétaires réduisaient le programme spatial soviétique, il a été demandé à Krikalev de rester à bord de Mir pour la prochaine expédition longue durée, deux vols prévus ayant été réduits à un seul. Il accepte, sans savoir qu’il vient de doubler son séjour dans l’espace sans le vouloir. Le mois suivant, en août 1991, c’est le putsch contre Mikhaïl Gorbatchev : des chars sont stationnés sur la place Rouge et des barricades s’élèvent sur les ponts pendant que le président soviétique est en vacances en Crimée. Krikalev, lui, continue ses sorties dans le vide spatial, coupé de l’agitation qui secoue Moscou.

La suite est presque mécanique. Le vol qui devait ramener un remplaçant en octobre 1991 embarque à la place Toktar Aubakirov, premier Kazakh de l’espace, une concession politique au Kazakhstan qui contrôle désormais le cosmodrome de Baïkonour et veut à la fois du prestige et de l’argent en échange. Ce cosmonaute n’a pas été formé pour un séjour long : il reste huit jours et redescend avec Artsebarski. Le vol suivant, celui qui devait enfin libérer Krikalev, est purement annulé, faute de budget. Au lieu des quatre missions prévues à la station Mir, seules deux ont finalement été envoyées, et aucune des deux n’a pu être dotée d’un ingénieur de vol de remplacement.

Le pays disparaît sous ses pieds

En décembre 1991, l’URSS se dissout officiellement en quinze États indépendants. Krikalev a alors appris qu’il ne pourrait revenir sur Terre, le pays l’ayant envoyé dans l’espace n’existant tout simplement plus. Formule sèche, mais littéralement vraie : le centre de contrôle qui pilote sa mission dépend désormais d’un État, la Russie, qui vient de naître. Le pas de tir d’où il a décollé se trouve, lui, sur le territoire d’un autre pays tout neuf, le Kazakhstan. Surnommé « le dernier citoyen de l’URSS », Krikalev s’est vu dire, lorsque l’Union soviétique s’est fragmentée en quinze États séparés en 1991, qu’il ne pouvait pas rentrer chez lui car le pays qui avait promis de le ramener n’existait plus.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est le décalage entre la lenteur bureaucratique au sol et l’immobilité forcée en orbite. Sa ville natale change de nom pendant qu’il tourne autour de la planète : sa ville natale de Leningrad est devenue Saint-Pétersbourg. Son salaire, versé en roubles soviétiques, fond littéralement sous l’effet de l’hyperinflation qui frappe la Russie naissante. La monnaie qui payait ses missions n’a même plus de valeur d’échange fiable au moment où il finit par atterrir.

La facture qui a sauvé son retour

C’est là que l’histoire bascule vraiment. La Russie post-soviétique, exsangue, n’a plus les moyens de financer un vol de remplacement. La solution vient de l’étranger, et elle est purement commerciale. Sous le fardeau de l’hyperinflation, la Russie cherchait où trouver l’argent et vendait des places à bord des Soyouz aux pays occidentaux, par exemple à 7 millions de dollars à l’Autriche et à 12 millions de dollars au Japon. Pour Krikalev, c’est l’Allemagne qui paie la note. L’Allemagne finira par payer 24 millions de dollars pour envoyer son mécanicien Klaus-Dietrich Flade dans l’espace, un accord qui permet à Sergueï Krikalev d’atterrir le 25 mars 1992 sur le sol de la République du Kazakhstan, désormais indépendante.

Vingt-quatre millions de dollars pour libérer un siège. Le montant donne la mesure de la panique budgétaire dans laquelle se trouve alors le programme spatial russe : sans cet argent allemand, rien ne prouve que Krikalev serait redescendu à cette date. Il embarque finalement sur Soyouz TM-13, aux côtés du commandant Alexandre Volkov et de l’Allemand Klaus-Dietrich Flade, pour un retour le 25 mars 1992. Au total, il a passé 311 jours en orbite, soit environ 5 000 orbites de la Terre, presque le double de la durée initialement prévue.

Le corps et le monde qu’il retrouve

À la sortie de la capsule, le tableau n’a rien d’héroïque. La presse décrit un cosmonaute « blanc comme un cachet d’aspirine et en sueur, tel un morceau de pâte mouillée », les lettres « CCCP » toujours floquées sur sa combinaison. Onze mois d’apesanteur, à cette époque, restent un territoire physiologique mal cartographié : perte osseuse, fonte musculaire, système cardiovasculaire déshabitué de la gravité. Le récit rapporté par plusieurs médias évoque un homme épuisé, à la peau pâle et farineuse, qu’il faut aider physiquement à descendre au sol.

Le monde qu’il retrouve n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’il a quitté. Avec son gros salaire de cosmonaute soviétique de 600 roubles, il ne pouvait acheter au mieux qu’un kilo de saucisses. L’écusson « URSS » qu’il porte encore sur sa combinaison lui vaudra pour toujours le surnom de « dernier citoyen soviétique ». Krikalev, lui, ne s’arrêtera pas là : il repart en mission à plusieurs reprises, cumulant au total plus de 800 jours dans l’espace, un record longtemps considéré comme la plus longue somme de temps passé en orbite par un être humain, avant d’être dépassé plus tard par d’autres cosmonautes russes. Il reste, à ce jour, l’un des rares hommes à avoir vu son pays disparaître littéralement en son absence, sans qu’aucune fusée n’ait eu besoin de tomber en panne pour l’y forcer.

Sources : lalibre.be | fr.rbth.com

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