Un trou de plus de 400 mètres de large s’étend depuis 2007 sous les rues de Berezniki, dans l’Oural. Les habitants l’ont baptisé le « Grand-père » (Дедушка), et il ne s’agit pas d’une légende locale mais d’un cratère bien réel, mesuré, surveillé et redouté par les 150 000 habitants de cette ville industrielle du Kraï de Perm.
Tout commence par une décision prise pour éviter une catastrophe encore plus grave. En octobre 2006, dans la mine de potasse BKRU-1 exploitée par le géant Ouralkali, les ingénieurs détectent une arrivée d’eau imprévue. Pour éviter un afflux massif de saumure susceptible de provoquer un effondrement brutal et meurtrier, la direction choisit de noyer volontairement la galerie. En octobre 2006, une inondation inattendue survient dans la première zone d’extraction de potasse de la compagnie Ouralkali à Berezniki, dans l’Oural occidental, et provoque un immense cratère d’effondrement en juillet 2007. Le choix semblait rationnel sur le papier. Il a surtout déplacé le problème.
À retenir
- Un cratère de 400 mètres grossit depuis 2007 sous une ville russe de 150 000 habitants
- Des mines de potasse ancestrales et des piliers de sel qui fondent menacent les fondations urbaines
- Malgré une surveillance constante, la ville perd des habitants face à l’incertitude de son avenir
Sommaire
- Une ville construite sur du sel qui fond
- Le 28 juillet 2007, le sol s’ouvre
- Rails déviés, quartiers évacués, capteurs sismiques
- Qui paie la facture d’une ville qui s’enfonce
Une ville construite sur du sel qui fond
Pour comprendre pourquoi le sol de Berezniki cède aujourd’hui, il faut remonter à l’histoire même de la cité. Berezniki, comme tant d’autres petites villes industrielles russes, a commencé son existence comme un goulag, la politique soviétique exigeant que les camps soient installés à distance de marche du lieu de travail des prisonniers. La ville a ainsi été bâtie directement au-dessus d’une mine de potasse, à environ 300 mètres sous le niveau du sol. Sous les immeubles, les usines et les voies ferrées, des kilomètres de galeries souterraines s’enchevêtrent depuis près d’un siècle d’extraction intensive.
Le procédé minier laissait volontairement en place des piliers de sel non exploité, des « целики » en russe, chargés de soutenir le plafond des galeries et donc le sol en surface. Pendant plusieurs décennies, les quartiers résidentiels ont tenu grâce à ces piliers naturels laissés par les mineurs pour soutenir le sol, mais après l’accident survenu dans la mine, l’eau a commencé à s’infiltrer dans les tunnels et à dissoudre ces appuis salins un par un. Un responsable local a comparé le phénomène à un sucre plongé dans une tasse de thé : lent, invisible, mais inexorable. L’image est parlante, presque trop, quand on sait qu’elle décrit littéralement les fondations d’une ville de 150 000 âmes.
Le 28 juillet 2007, le sol s’ouvre
La première manifestation spectaculaire de ce processus survient un été. Le 28 juillet 2007, un effondrement du sol se produit sur le territoire de la mine, dans le secteur de l’usine de sel technique, avec une voronka mesurant initialement 50 sur 70 mètres pour environ 15 mètres de profondeur. Le trou aurait pu s’arrêter là. Il n’en a rien fait.
En un peu plus d’un an, la cavité a triplé de volume. Avec une taille initiale de 50 sur 70 mètres et 15 mètres de profondeur en juillet 2007, ce cratère s’est étendu jusqu’à atteindre 437 sur 323 mètres avec 100 mètres de profondeur en novembre 2008. Des relevés satellitaires ultérieurs, menés par des instruments comme TerraSAR-X capables de détecter des affaissements millimétriques tous les onze jours, confirmeront l’ampleur du phénomène et sa progression continue durant les années suivantes. En 2014, sept ans après son apparition, le cratère atteignait 390 mètres de long, 310 mètres de large et 237 mètres de profondeur, soit un volume comparable à celui d’un stade traversé par un gouffre de plus de deux cents mètres de fond.
Le surnom « Grand-père » n’a rien d’affectueux ici : il désigne le doyen, le premier et le plus imposant d’une série de cratères qui ont depuis ponctué la carte de la ville, chacun affublé lui aussi d’un petit nom par les habitants, entre humour noir et fatalisme.
Rails déviés, quartiers évacués, capteurs sismiques
Le « Grand-père » n’a pas épargné les infrastructures vitales de la ville. Le 25 novembre 2010, un wagon s’est enfoncé dans une voronka à la gare ferroviaire de Berezniki. L’incident, loin d’être anodin, a scellé le sort de la gare historique : la décision officielle a été prise de déplacer la gare vers le secteur de Zaïatchia Gorka, seule question restant en suspens étant le calendrier précis de ce transfert. La ligne ferroviaire, unique voie de sortie pour les convois de potasse extraite à Berezniki et Solikamsk, a dû être déviée pour contourner la zone à risque.
Face à un sol qui peut céder n’importe où, les autorités ont mis en place un dispositif de surveillance permanent. Le système comprend une vidéosurveillance, des capteurs sismiques, des relevés réguliers et un suivi satellitaire des variations d’altitude des toits, trottoirs et rues. Des dizaines de micro-secousses liées à la fracturation de la roche sont enregistrées chaque semaine autour des zones sensibles : sur une seule semaine de septembre, la ville a par exemple recensé 33 activités sismiques associées à la destruction des roches, alors que la voronka concernée mesurait 135 sur 144 mètres avec un niveau d’eau de 108,87 mètres. Ces chiffres, mis à jour presque en temps réel par l’administration municipale, disent la vigilance de rigueur : ici, un tremblement mineur n’est jamais anodin.
Des pans entiers de quartiers ont été bouclés au fil des ans, rubans rouges tendus autour des immeubles jugés instables, tandis que d’autres petits cratères continuent d’apparaître ponctuellement, parfois loin du site initial, comme cette voronka repérée en 2015 près d’une école fermée par précaution dès 2007.
Qui paie la facture d’une ville qui s’enfonce
La question des responsabilités a occupé les tribunaux et l’opinion publique russe pendant des années. Le propriétaire de la mine au moment de la catastrophe n’était autre que Dmitri Rybolovlev, magnat russe des engrais devenu tristement célèbre pour avoir acheté en février 2011 l’appartement le plus cher jamais vendu à New York, un penthouse à 88 millions de dollars au 15 Central Park West. L’ironie n’a échappé à personne : pendant que sa fortune personnelle s’affichait sur Manhattan, les biens immobiliers de ses anciens administrés s’effondraient littéralement dans l’Oural.
Une commission gouvernementale a blanchi le magnat de toute faute en 2008, rejetant la responsabilité sur des pratiques passées jugées peu sûres, même si des voix proches du pouvoir ont depuis suggéré que l’entreprise et son ancien dirigeant portaient malgré tout une part de responsabilité. Rybolovlev avait entre-temps cédé ses parts, quittant le dossier avant que le « Grand-père » n’atteigne sa taille définitive.
Reste la question du sort à long terme de la ville. Un temps évoquée, l’option d’une relocalisation intégrale sur l’autre rive de la Kama, où le socle rocheux est stable, n’a jamais été tranchée : les ingénieurs assurent depuis des années que l’essentiel de la mine est désormais noyé et qu’aucun nouveau cratère majeur ne devrait s’ouvrir. Berezniki continue pourtant de perdre des habitants, environ 12 000 étant partis entre 2005 et 2010, preuve que la confiance dans ces prévisions techniques reste, comme le sol de la ville elle-même, sujette à caution.


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