Depuis 1930, une vallée entière dort sous les eaux du lac de Guerlédan, en plein cœur de la Bretagne intérieure. Des maisons d’éclusiers, des escaliers de pierre, un chemin de halage foulé pendant des générations : tout cela repose là, immobile, à plusieurs dizaines de mètres sous la surface. Et tous les dix ans environ, quand la réglementation impose d’inspecter l’ouvrage, le barrage libère ses eaux et rend ce paysage englouti aux promeneurs.
À retenir
- Une vallée entière engloutie en 1930 pour construire le plus grand lac de Bretagne : quel prix humain ?
- Tous les dix ans, les eaux se retirent et révèlent des ruines figées depuis presque un siècle
- Deux millions de visiteurs ont marché sur le fond du lac en 2015 : comment ce paysage lunaire fascine-t-il autant ?
Sommaire
- Un barrage qui a englouti douze kilomètres de vallée
- Ce que les eaux gardent, figé depuis près d’un siècle
- Un paysage lunaire qui attire les foules
- Une mémoire qui refait surface, une génération sur deux
Un barrage qui a englouti douze kilomètres de vallée
L’histoire commence dans les années 1920. Le barrage, de type barrage poids en béton, a nécessité sept années de construction, de 1923 à 1930. Un chantier colossal pour l’époque, mené sur le cours du Blavet, ce fleuve côtier qui serpente jusqu’à la rade de Lorient. L’ouvrage mesure 45 mètres de haut au-dessus du talweg et 206 mètres de longueur de crête, retenant un volume de 55 millions de m3 d’eau sur une étendue de 304 hectares.
Le prix de cette prouesse technique ? Une vallée rayée de la carte. Sa mise en eau a englouti plus de 12 kilomètres de la vallée du Haut Blavet. Des familles ont dû partir. La construction, achevée en 1930, a nécessité l’expropriation d’environ 50 familles habitant la vallée, et les villages de Saint-Aignan et des Salles-Neuves ont été partiellement ou totalement submergés, obligeant leurs habitants à reconstruire leur vie ailleurs. Difficile d’imaginer aujourd’hui, en longeant les rives paisibles du plus grand lac de Bretagne, que des existences entières se sont trouvées bouleversées par la montée des eaux.
Le canal de Nantes à Brest, qui traversait cette vallée depuis le XIXe siècle, en a payé le prix fort lui aussi. La construction du barrage a provoqué l’ennoiement de 17 écluses aménagées sur le canal. Un réseau de navigation entier, coupé net, laissant à l’ouest la branche finistérienne et de l’autre côté les eaux morbihannaises désormais séparées. Ironie de l’histoire : ce même canal avait fait la fortune des ardoisiers de la vallée, qui l’utilisaient pour transporter leur production. Le progrès électrique a eu raison du progrès fluvial.
Ce que les eaux gardent, figé depuis près d’un siècle
Sous la surface, le temps s’est arrêté en 1930. Les arbres qui bordaient jadis le chemin de halage sont restés debout, noyés tels qu’ils étaient il y a près d’un siècle. Les fondations des maisons éclusières, les jardinets attenants, les mécanismes des écluses : tout ce petit monde attend, immergé, que les vannes s’ouvrent à nouveau.
Car Guerlédan n’a jamais été un simple lac de loisirs. C’est aussi un ouvrage hydraulique soumis à une règle stricte. La réglementation française fixe l’obligation, aux exploitants de barrages de plus de 20 mètres de haut, de réaliser une inspection complète tous les dix ans. Pour vérifier l’état du béton, des vannes, des fondations, il faut parfois vider le lac dans sa totalité, et c’est précisément à ce moment que la vallée engloutie ressort de l’ombre.
Les vidanges totales, elles, ne suivent pas un calendrier aussi mécanique. L’assec de 1951 a été répété en 1966, 1975, 1985 et 2015. Des intervalles irréguliers, entre neuf et trente ans selon les époques, mais toujours dictés par le même impératif : s’assurer que l’ouvrage tienne bon. La dernière vidange complète remonte donc à 2015, et la prochaine est évoquée aux alentours de 2045.
Un paysage lunaire qui attire les foules
Quand l’eau se retire, ce n’est pas un simple lit de rivière qui réapparaît. C’est un décor presque irréel. Ces vidanges permettent de redécouvrir les vestiges de l’ancienne vallée, des activités humaines autour de celle-ci (maisons, jardinets, vergers) ainsi que les vestiges de l’exploitation du charbon de bois, des ardoisières, des écluses et déversoirs. Un patrimoine industriel et domestique que plus personne, sauf les plus âgés, n’a connu à l’air libre.
L’événement ne passe jamais inaperçu. À l’occasion de la vidange de 1985, la foule s’était déplacée durant toute la période de vidange, créant des embouteillages et des problèmes de stationnement. Trente ans plus tard, l’engouement n’avait pas faibli : lors de la dernière vidange, en 2015, deux millions de visiteurs ont découvert cette vallée fantôme, entre paysages lunaires, murs de maisons éclusières, chemin de halage et troncs d’arbres. Deux millions de curieux venus marcher sur un fond de lac. Difficile de trouver ailleurs en France un rendez-vous aussi rare avec un patrimoine habituellement invisible.
Les visiteurs qui foulent ce sol détrempé pendant les mois d’assec ne s’y aventurent pas n’importe comment. Le terrain reste instable par endroits, entre vase ancienne et vestiges fragiles, ce qui explique la présence de guides et de chemins balisés lors de ces périodes exceptionnelles. On y croise aussi bien des randonneurs curieux que des passionnés de patrimoine industriel, venus photographier ce qui reste d’un pont, d’un escalier de pierre ou d’une maison d’éclusier à moitié effondrée.
Une mémoire qui refait surface, une génération sur deux
Ce qui frappe, dans cette histoire, c’est le rythme presque générationnel de la révélation. Entre deux vidanges totales, ceux qui ont marché sur le fond du lac vieillissent, et une partie d’entre eux ne reverra jamais ce paysage. La vallée de Guerlédan appartient ainsi à une poignée de générations de témoins directs, quand la majorité des riverains ne connaît le site que rempli d’eau, transformé en base nautique et en cadre de randonnée autour de la forêt de Quénécan.
Le canal de Nantes à Brest, lui, continue d’exister de part et d’autre du barrage, comme un souvenir vivant du réseau que la construction de 1930 a définitivement scindé en deux. Une trace concrète, à ciel ouvert celle-là, du prix payé par une vallée entière pour l’électrification de la Bretagne centrale.
Sources : lesamisdubarrage.over-blog.fr | journee-mondiale.com


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