Depuis plus d’un siècle, les billets qui circulent dans votre portefeuille sont imprimés dans une commune de 17 000 habitants aux portes de Clermont-Ferrand. L’imprimerie de la Banque de France installée à Chamalières en 1918 produit chaque année 2,5 milliards de billets — et la moitié ne sont pas des euros.
Ce que vous allez apprendre
- Pourquoi la Banque de France a installé son imprimerie dans le Puy-de-Dôme en 1918 plutôt qu’à Paris
- Ce que produisent réellement les 700 salariés du site — et pour quels pays
- Pourquoi ce site centenaire ferme ses portes et ce que ça va coûter
1918 : une imprimerie placée loin des frontières par calcul politique
L’installation de la Banque de France à Chamalières ne doit rien au hasard. En 1918-1920, au sortir de la Première Guerre mondiale, le gouvernement Clemenceau décide de sécuriser la production monétaire française en l’éloignant des frontières. La Grande Guerre a montré la vulnérabilité des installations stratégiques situées trop près des zones de combat. Il faut mettre l’imprimerie hors de portée.
Le choix du Puy-de-Dôme résulte directement de l’influence d’Étienne Clémentel, alors député de la région et ministre du cabinet Clemenceau. C’est lui qui plaide pour ce site éloigné, enclavé dans son relief volcanique, loin de toute frontière et de toute zone industrielle majeure. La Banque de France acquiert le terrain et confie la conception des bâtiments à Raoul Gignoux, son architecte maison. Le style retenu est résolument industriel — brique et pierre blanche — plus proche des usines du nord de la France ou d’Angleterre que de l’architecture auvergnate traditionnelle.
Le site est associé dès l’origine à un second établissement, à Vic-le-Comte, à une vingtaine de kilomètres, où est fabriqué le papier fiduciaire — ce papier particulier, composé de coton et de lin, qui donne aux billets leur texture reconnaissable entre toutes.
2,5 milliards de billets par an — dont la moitié ne sont pas des euros
C’est le chiffre que peu de gens connaissent. Les sites de Chamalières et de Vic-le-Comte emploient ensemble 700 personnes et produisent chaque année 2,5 milliards de coupures. La Banque de France la qualifie elle-même de « plus grande et plus moderne unité publique de production de billets en Europe ».
Mais ce qui surprend davantage, c’est la nature de cette production. La moitié seulement concerne les euros destinés à la zone euro. L’autre moitié est constituée de devises étrangères — principalement le franc CFA, la monnaie utilisée par plusieurs pays d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest. La France imprime donc depuis son Auvergne la monnaie de millions de citoyens africains — un héritage de la coopération monétaire post-coloniale qui perdure discrètement dans cette ville de province.
Un incendie violent en 2022 — et la production n’a pas été interrompue
En septembre 2022, le site a connu un épisode qui illustre à quel point ses procédures de sécurité sont rodées. Un incendie qualifié de « violent » éclate dans un atelier dédié à l’origination des billets — l’une des étapes les plus sensibles du processus de fabrication, où sont gravés les motifs de sécurité.
L’intervention mobilise 70 sapeurs-pompiers et 24 engins. Le sinistre est maîtrisé. La Banque de France annonce dans les heures qui suivent que les stocks de billets et de papier sont intacts et parfaitement sécurisés, et que la production globale se poursuivra sans encombre. En clair : même un incendie violent dans l’un des ateliers les plus sensibles n’a pas suffi à interrompre la fabrication des billets.
2026-2027 : la fin d’un siècle de production à Chamalières
Le site traverse aujourd’hui sa plus grande mutation depuis 1918. Le Conseil général de la Banque de France a validé le transfert de l’imprimerie vers le site de Vic-le-Comte, à proximité immédiate de la papeterie fiduciaire. L’idée : regrouper sur un seul lieu les deux étapes de la fabrication — le papier et l’impression — pour gagner en efficacité et réduire les émissions de gaz à effet de serre de 50 %.
Le déménagement était initialement prévu pour 2022. Il s’achèvera finalement entre 2026 et 2027 — soit quatre ans de retard sur le calendrier initial. Le coût total de l’opération s’élève à 250 millions d’euros. Les effectifs passeront de 700 à environ 490 salariés à terme — sans plan social selon la direction.
Le bâtiment historique en brique de Chamalières, conçu par Raoul Gignoux il y a plus d’un siècle, devrait être conservé et transformé. Les installations industrielles situées à l’arrière seront probablement détruites. Après 106 ans de billets imprimés en Auvergne, une page se tourne.
Sources : Clermont Auvergne Volcans — ICI.fr, juillet 2023 — Assemblée nationale, question écrite 2023 — Banque de France, communiqués officiels — Usine Nouvelle, juillet 2022 — France Bleu Auvergne, décembre 2021


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