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En rachetant pour 22,5 millions de lires la totalité d’un hameau de Lombardie en 1962, Mario Bagno a littéralement remplacé un village médiéval par une Las Vegas qu’il n’a jamais terminée

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Le 8 janvier 1962, Mario Bagno signe l’acte qui va effacer un hameau de la carte. Ce jour-là, Bagno signe un accord avec les familles Anghileri et Verga pour racheter la totalité de Consonno pour 22,5 millions de lires italiennes. Une somme dérisoire aujourd’hui, mais qui représentait alors une fortune : le salaire mensuel moyen d’un ouvrier à cette époque tournait autour de 50 000 lires. Bagno vient d’acheter, pour l’équivalent de quarante-cinq salaires annuels d’ouvrier, un village entier perché sur les hauteurs de la Brianza, dans la commune d’Olginate. Ce qu’il en fera restera l’un des projets immobiliers les plus délirants de l’Italie du miracle économique.

À retenir

  • Un comte italien rase un village entier pour construire un projet hallucinant
  • Comment un entrepreneur en infrastructures devient soudain architecte de fantasmes
  • Le jour où la nature détruit seize ans de construction en quelques heures

Sommaire

  1. Un hameau agricole rayé de la carte en quelques mois
  2. Minarets, pagodes et canons : le chantier d’un Las Vegas jamais fini
  3. Le glissement de terrain qui a tout emporté

Un hameau agricole rayé de la carte en quelques mois

Avant l’arrivée du comte, Consonno n’a rien d’exceptionnel. C’est un village de montagne dont la population était tombée à soixante habitants au milieu du vingtième siècle, vivant de la culture et la transformation des châtaignes des bois environnants, ainsi que de la récolte du céleri et du poireau. Les paysans ne possédaient même pas leurs propres maisons : ils ne possédaient ni leurs habitations ni les terres qu’ils cultivaient, l’ensemble appartenant à l’Immobiliare Consonno Brianza, société détenue par les familles Verga et Anghieri. Autant dire que les habitants n’ont eu strictement aucun mot à dire quand la vente a été signée au-dessus de leur tête.

Les bulldozers arrivent presque immédiatement. Bagno fait raser l’intégralité des constructions anciennes, ne laissant debout que l’église de San Maurizio, le presbytère et le cimetière. L’homme n’est pas un promoteur ordinaire : né à Vercelli en 1901, il s’était fait connaître comme entrepreneur spécialisé dans la construction de routes, d’autoroutes et de pistes d’aéroport dans toute l’Italie. Un bâtisseur d’infrastructures qui, arrivé à Consonno, décide soudain de devenir architecte de fantasmes.

Minarets, pagodes et canons : le chantier d’un Las Vegas jamais fini

Le plan de Bagno tient en une obsession : recréer, sur ce mont perdu de Lombardie, une version italienne de Las Vegas. À partir de 1965, six années de travaux de construction commencent. Sortent de terre l’hôtel Plaza, plusieurs restaurants, la salle de bal Salone delle Feste, une porte de château médiéval, une galerie commerciale avec son célèbre minaret de style oriental, ainsi qu’un stand de tir sur le Mont Mario. À cela s’ajoutent une colonnade grecque, des passages arabes, un jardin chinois et un minaret culminant à trente mètres. Le tout dans un joyeux mélange de styles qui n’a strictement aucune cohérence, sinon celle de vouloir en mettre plein la vue.

Les excentricités ne s’arrêtent pas à l’architecture. Le comte fait aussi installer un « missile des toilettes » équipé d’un canon d’artillerie, ainsi qu’un train panoramique qui donnait aux touristes une idée du village. Pour améliorer la vue depuis son hôtel de luxe, Bagno n’hésite pas à défigurer le paysage : les ouvriers reçoivent l’ordre de détruire l’ancien village. De plus, le paysage naturel alentour, des collines étant déplacées ou arasées à l’explosif pour créer de meilleures vues panoramiques. Une méthode qui, sans surprise, hérisse le voisinage : un groupe mené par le maire de Lecco, Giuseppe Fumagalli, dénonce l’opération, tandis que l’Ordre lombard des architectes de Lecco juge le mélange de styles et les modifications du paysage comme une véritable abomination.

Le glissement de terrain qui a tout emporté

Pendant quelques années, pourtant, le pari semble tenir. Fin des années 1960, début des années 1970, Consonno devient un lieu de fêtes, de mariages et de sorties du week-end pour la bourgeoisie milanaise en goguette. Mais la fête est brève. En octobre 1976, la nature reprend ses droits : un glissement de terrain, probablement causé par les modifications excessives du terrain dans la zone, détruit l’unique route menant à Consonno. Un désastre logistique total, puisque la cité entière repose sur cette seule voie d’accès. Et le différend qui suit achève le projet : la commune et le comte ne parviennent pas à s’accorder sur qui doit payer les réparations, et la route ne sera jamais vraiment reconstruite. Consonno, la ville qui devait attirer les foules de Milan, se retrouve littéralement coupée du monde.

Bagno ne renonce pas tout de suite. En 1981, il tente un dernier baroud d’honneur en restaurant une partie du Grand Hôtel Plaza pour le convertir en maison de retraite, qui continuera de fonctionner jusqu’en mai 2007. Le comte meurt le 22 octobre 1995, à l’âge de 94 ans, sans avoir vu son rêve aboutir. Deux mois à peine après la fermeture de la maison de retraite, en juillet 2007, le coup de grâce arrive sous la forme d’une rave clandestine baptisée « Summer Alliance » : l’afflux de plus d’un millier de jeunes fêtards a dévasté ce qu’il restait de Consonno. Les héritiers du comte tentent de vendre le site en 2014, pour douze millions d’euros, sans trouver preneur.

Ce qui frappe le plus, à Consonno, ce n’est pas tant les ruines que les mots peints dessus. Sur une banderole rouillée qui tient encore, on peut lire le slogan promotionnel imaginé pour vendre le rêve aux touristes milanais : « A Consonno, le ciel est plus bleu ». L’ironie est totale : le hameau censé offrir un ciel plus bleu que partout ailleurs est aujourd’hui un squelette de béton fissuré, où la végétation reprend ses droits sur les carcasses du minaret et des pagodes. Le site sert désormais occasionnellement de décor, notamment pour des tournages publicitaires comme des publicités pour Levi’s et BMW, seule reconversion trouvée à ce Las Vegas de poche qui n’aura finalement attiré ni les casinos ni la fortune, mais les urbexeurs et les curieux venus photographier l’échec d’un homme qui voulait racheter le ciel d’un village entier.

Sources : lautrequotidien.fr | 2tout2rien.fr | for-lady.org

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