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Pendant des décennies, les partisans de l'unité canadienne ont eu les yeux rivés sur le Québec. Cependant, aujourd'hui, c'est dans l'ouest du pays que les mots « séparation » et « indépendance » résonnent avec le plus de vigueur. Depuis le début du mois, les partisans d’une Alberta indépendante parcourent la province pour promouvoir leur projet.
En ce vendredi soir de janvier, la salle communautaire Lone Ridge de Wetaskiwin, à une heure de route au sud d’Edmonton, est bondée. À l’intérieur, des citoyens se relaient pour signer une pétition qui pourrait déterminer l'avenir de leur province et celui de la fédération canadienne.
Sur place, la colère des citoyens est palpable.

De nombreux Albertains étaient au rendez-vous pour écouter les discours de l’homme d’affaires Mitch Sylvestre et de l’avocat Jeff Rath.
Photo : Radio-Canada / Francis Plourde
C’est devenu de plus en plus dur de joindre les deux bouts depuis quelques années, confie Riley, 28 ans, pour qui l’indépendance de l’Alberta est la voie vers la prospérité économique. Malgré un emploi bien rémunéré, il dit être dépassé par l'inflation. Je ne sais pas comment ma famille survit… Je suis ici pour mes enfants.
Revenue vivre en Alberta après un séjour en Colombie-Britannique, Sheila, elle, estime que la province est le dernier bastion des valeurs familiales.
Nous sommes canadiens, mais on n’a pas l’air d’être traités comme si on l’était, déplore-t-elle. Pour elle, la rupture semble désormais inévitable.
Si ça implique de nous séparer du Canada, qu'il en soit ainsi.
Les racines d’une rancœur
En Alberta, où l’aliénation de l’Ouest est un thème récurrent depuis le Programme énergétique national (PEN) imposé par Pierre Elliott Trudeau dans les années 1980, le mouvement séparatiste n’est plus un phénomène marginal.
Perçu comme un pillage des ressources de la province au profit de l’est du pays, le PEN a laissé des marques profondes, nourrissant l'idée voulant que le système fédéral soit structurellement injuste envers l'Alberta.
Le mouvement pour la séparation a pris de l’ampleur sous Justin Trudeau. L’imposition de mesures environnementales, notamment la taxe sur le carbone, a été perçue par plusieurs comme une attaque directe contre l’industrie pétrolière. La réélection des libéraux sous Mark Carney, malgré l’abolition de la taxe sur le carbone, a cristallisé le mouvement, estime le politologue Frédéric Boily, du Campus Saint-Jean de l'Université de l'Alberta.

En 2019, le mouvement du Wexit souhaitait l'indépendance de l'ouest du Canada. Lors de son rassemblement, le slogan « Make Alberta Great Again » avait parfois été utilisé. (Photo d'archives)
Photo : Reuters / Todd Korol
Les résultats des élections fédérales, pour plusieurs, sont venus tout simplement corroborer cette idée-là, [selon laquelle] l'Alberta n'arrive pas à monter un parti politique qui soit en mesure d'être porté au pouvoir du côté d'Ottawa et que, par conséquent, il faut plutôt essayer de s'organiser pour essayer de [promouvoir] l'idée d'une reprise de contrôle, analyse M. Boily.
Au sein du Parti conservateur uni, 40 % des membres auraient aujourd’hui des velléités séparatistes. Pour apaiser cette frange radicale de son parti, Danielle Smith a multiplié les attaques envers le fédéral et a assoupli les règles pour forcer la tenue d’un référendum d’initiative populaire.

Des Albertains souhaitent que leur province ne fasse plus partie de la Confédération. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Jason Franson
C'est un jeu dangereux, estime le politologue Frédéric Boily. Ça demande beaucoup de talent d'équilibriste, et on risque de tomber dans ce temps-là.
C’est dans ce contexte que le groupe Stay Free Alberta mène, depuis le 2 janvier dernier, une campagne pour recueillir quelque 178 000 signatures, soit le nombre nécessaire pour forcer une consultation populaire au sujet de l’avenir de la province.
Des discours aux dérives complotistes
Depuis janvier, les leaders du mouvement séparatiste, l’homme d’affaires Mitch Sylvestre et l’avocat Jeff Rath, multiplient les assemblées citoyennes.
Lors de ces rassemblements, le discours économique traditionnellement associé à l’aliénation de l’Ouest canadien glisse fréquemment vers des théories complotistes et des déclarations fracassantes.

L’avocat Jeffrey Rath et Mitch Sylvestre, l’homme à l'origine de cette initiative, n’ont jamais été élus, mais ils font partie des leaders du mouvement séparatiste albertain.
Photo : Radio-Canada / Francis Plourde
Chaque journée qui passe, M. Carney sort avec une autre niaiserie qui est une menace existentielle pour l’Alberta, raconte Jeff Rath, qui a pour objectif de récolter 1 million de signatures.
Quand il était en Chine, il a parlé de son alliance stratégique avec la Chine et du nouvel ordre mondial. Personne ne veut ça en Alberta. Qui veut être un esclave du Forum économique mondial? Nous sommes un peuple libre et nous allons rester libres.
Sur scène, Mitch Sylvestre va encore plus loin en évoquant la théorie du grand remplacement, suggérant qu’une Alberta indépendante restreindrait l’immigration et le droit du sol pour mettre un frein à ce qu'il qualifie d'usines à bébés en Inde.
L'ambiance dans ces salles peut devenir électrique : quand une citoyenne affirme que les immigrants nous détestent, Mitch Sylvestre répond sans hésiter que oui, c’est vrai, ils nous détestent.
Les théories les plus insolites trouvent aussi une oreille attentive : devant une dame qui s’inquiète des chemtrails – ces traînées de condensation derrière les avions en vol –, Jeff Rath promet qu'une Alberta indépendante aurait le pouvoir de les interdire.
Une alliance avec le Québec?
Lors de ces rencontres publiques, le groupe Stay Free Alberta affirme qu'il bâtit des ponts avec les souverainistes du Québec. En septembre dernier, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a rencontré ses leaders lors de son passage en Alberta.
Il a été très surpris de voir à quel point nous avons des éléments en commun, se plaît à raconter Mitch Sylvestre, alors qu'il pensait que nous serions des rednecks d'extrême droite. Selon lui, le PQ a analysé le budget de l’an 1 d’une Alberta indépendante et l'a jugé raisonnable.
Lors de notre passage en Alberta, à la mi-janvier, le Franco-Albertain Jeff Rath disait s’apprêter à se rendre au Québec pour assister au congrès d’orientation du Parti québécois, du 23 au 25 janvier, à Saint-Hyacinthe.

Jeff Rath considère que Mark Carney constitue une menace existentielle pour l’Alberta.
Photo : Radio-Canada / Francis Plourde
Dans l’ombre de Donald Trump
Dans un contexte où Donald Trump parle ouvertement d'un 51e État et où le secrétaire américain au Trésor évoque publiquement l'indépendance de l'Alberta, plusieurs personnes, par exemple l’ancien ministre conservateur Thomas Lukaszuk, s’inquiètent des liens entretenus par les séparatistes avec des Américains.
Selon lui, l'objectif réel de ces militants n'est pas l'indépendance mais l'annexion pure et simple par les États-Unis.
Ils ne cherchent pas à créer un pays séparé. On peut voir que ce mouvement vise clairement à rejoindre les États-Unis.

Thomas Lukaszuk, qui a été ministre provincial sous la bannière progressiste-conservatrice, a lancé la campagne Alberta Forever Canada en réponse au mouvement séparatiste albertain. Sa pétition pour réitérer l’appartenance de l’Alberta au Canada a recueilli près de 440 000 signatures officielles.
Photo : Radio-Canada / Francis Plourde
Au cours des derniers mois, des leaders du mouvement affirment s’être rendus à Washington pour prendre part à des rencontres avec de hauts fonctionnaires américains. Jeff Rath admet être en négociations pour obtenir un accès à une ligne de crédit de 500 milliards de dollars américains auprès d'institutions financières pour soutenir une éventuelle transition.
En novembre dernier, le chef du Parti républicain de l'Alberta, Cam Davies, un ancien marine américain, s’est de son côté rendu à Mar-a-Lago et a rencontré le commentateur politique Tucker Carlson à New York, de même que des candidats républicains en Pennsylvanie.
On se rend rapidement compte qu'il s'agit d'un mouvement bien financé et coordonné. La question est de savoir à quel point ces liens sont forts et qui est derrière tout ça, analyse Thomas Lukaszuk.

Thomas Lukaszuk montre un article du site web Narodowcy, associé au mouvement polonais d’extrême droite Ruch Narodowy, où on traite des efforts nationalistes d’Albertains qui veulent se séparer du reste du Canada.
Photo : Radio-Canada / Francis Plourde
En cas de référendum, je serais prêt à parier que Donald Trump s'en mêlerait. Et si les séparatistes obtenaient 30 ou 40 % des voix, qu'est-ce qui l'empêcherait de dire que c'est assez pour lui?
Il faut parfois prendre avec un grain de sel ce que disent les membres du mouvement séparatiste, tempère toutefois le politologue Frédéric Boily au sujet des risques d’ingérence étrangère.
On a tendance, je pense, à exagérer le discours. Mais le contexte est quand même différent aujourd'hui par rapport à il y a deux ou trois ans. C'est clair que du côté des autorités fédérales ou des autorités provinciales, il faut quand même être alerté de cette possibilité.
Le rempart des Premières Nations
Si le rêve d'une Alberta souveraine séduit une partie de la droite conservatrice, il se heurte à l'opposition ferme de Premières Nations. De nombreux chefs jugent que l'idée même d'un référendum sur l’indépendance est inconstitutionnelle.
Melanie Daniels, membre du Traité 6, rappelle que la province n'a jamais respecté l'article 35 de la Charte qui protège les droits autochtones. Ces gens-là disent qu'ils vont mieux nous traiter que le Canada. Depuis sa création, en 1905, l'Alberta ne nous a jamais bien traités. Je ne sais pas pourquoi ils commenceraient à le faire maintenant, lance-t-elle. Selon elle, une séparation placerait les droits ancestraux dans un vide juridique périlleux, tandis qu'un référendum risquerait d’alimenter un racisme déjà présent envers les Autochtones en Alberta.

La militante autochtone Melanie Daniels, originaire de la nation Bear Foot, en Saskatchewan, est venue accompagnée d’une amie pour exprimer son opposition au mouvement pour l’indépendance de l’Alberta en raison des doutes quant au respect des traités existants entre la Couronne et les Premières Nations.
Photo : Radio-Canada / Francis Plourde
Un pays en mutation
Malgré ces obstacles et les efforts du premier ministre Mark Carney pour faciliter la construction d’un pipeline vers l’ouest et pour assouplir les restrictions environnementales pour l’industrie pétrolière, la vague de mécontentement continue de croître.
Selon un sondage de la firme Research Co. effectué en ligne entre le 4 et le 6 janvier dernier auprès de 703 Albertains, l’appui à l’indépendance atteint désormais 31 % chez les Albertains et grimpe à 42 % chez les 18-34 ans. Selon le même sondage, 24 % des répondants appuient l’idée de rejoindre les États-Unis.
Face à cette vague, Thomas Lukaszuk a lancé sa propre contre-offensive, nommée Forever Canadian. Au cours des derniers mois, il a récolté près de 440 000 signatures pour exiger que l’Alberta réitère son appartenance au Canada. Il s’apprête maintenant à lancer une deuxième phase à ce mouvement en faveur de l’unité canadienne.
Après avoir sillonné la province, son constat est sans appel : Ils [les militants pour la séparation] sont en colère, ils disent qu'ils veulent retrouver le Canada d'antan. Le monde a évolué, mais pas eux. Ils se battent en quelque sorte contre le progrès et expriment cela par leur colère contre les groupes qu'ils jugent responsables de leur malheur.
Ce n'est plus un jeu, c’est du sérieux, conclut-il, témoignant d’une province et d’un pays en pleine mutation.


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