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Je tiens d’emblée à vous rassurer, cette chronique ne sera pas une tirade sur le personnage caricatural du fameux mononcle déplacé, voire grossier, qu’on a souvent dépeint dans la culture québécoise. Vous savez, cet oncle qui fait des blagues grivoises, misogynes, ou pire, qui aime bien que ses nièces s’assoient sur ses genoux. Ou encore sur cet oncle gentil qui devient complètement salace après sa sixième bière tablette dans un party de famille.
Bien que je sois sûre que l’archétype existe en chair et en os dans certaines familles, je préfère — et de loin — vous parler de certaines des vraies figures masculines qui ont pris le temps de nous transmettre des choses dans une relation bienveillante, souvent empreinte d’humour. C’est à ces hommes que j’ai envie de rendre hommage aujourd’hui.
Puisque j’avance en âge, le cycle de la vie étant ce qu’il est, j’ai perdu cette année deux oncles qui ont été importants dans mon enfance, mon adolescence et au début de ma vie adulte. L’un du côté paternel, donc de descendance italienne, ce qui lui conférait une autorité naturelle en matière de cuisine. L’autre, du côté maternel, par alliance. Même si je ne partageais aucun gène avec lui, notre complicité était notable.
Enfant de parents divorcés, élevée sur deux continents, j’avais parfois besoin d’être hébergée quelques jours pendant les vacances scolaires et j’adorais ça. J’arrivais avec ma petite valise et ma poupée Mafalda dans leur univers. Le tonton italien possédait une piscine creusée rose, il m’apprenait à faire des saucisses et aimait la crème glacée autant que moi. De l’autre côté, ma tante et mon oncle avaient un chalet au bord de la rivière des Outaouais, à deux pas du chalet familial de ma grand-mère. Ce dernier faisait les meilleures bines du monde et m’apprenait à faire du yoga. Il me laissait aussi utiliser ses outils pour construire des bateaux, et surtout le haut de sa petite grange pour présenter mes « séances ». (Lire ici des spectacles de théâtre amateurs, trop longs, mis en scène par une fillette de 11 ans.)
Bref, ces oncles, ces tantes et leurs enfants ont été pour moi de petits noyaux familiaux rassurants où je pouvais me déposer. Mes oncles me taquinaient, tantôt à cause de mon accent français, tantôt parce que je mangeais des portions gargantuesques, ou encore parce qu’il était impossible de me sortir de l’eau une fois que j’y étais entrée. Ils ont continué à être présents au fil des ans jusqu’à ce que j’entre dans l’âge adulte. Chaque fois que je savais que j’allais les voir, la fillette en moi se réjouissait. J’aurais droit à leur sourire, à une plaisanterie et sûrement à une petite discussion philosophique autour d’un verre de vin italien ou d’une Labatt 50.
Lorsque j’ai appris le décès de Marc Messier, j’ai eu l’impression que je venais de perdre un autre oncle. En fait, j’ai compris que c’est tout le Québec qui venait de perdre un membre de sa famille. Les gens de sa génération perdaient un frère ou un beau-frère, nous, plus jeunes, perdions une figure paternelle que l’on aurait voulue éternelle. Marc Messier était un formidable acteur, dont la carrière a été jalonnée d’immenses succès populaires. Il a fait rire et il a ému tout un peuple pendant plus de 50 ans.
Pour le public, c’était un acteur charismatique, capable de jouer le parfait imbécile (pensons à Réjean, dans La petite vie) comme des êtres tourmentés (rappelons-nous Le sphinx ou l’hypnotiseur déchu dans le magnifique Vent du Wyoming, d’André Forcier). Pour les gens du milieu artistique, c’était un collègue admirable et exemplaire.
J’ai eu la chance infinie de le côtoyer sur le tournage d’une série. Il y jouait, entre autres, le grand-père de mon fils. Pour les besoins de la série, c’est mon vrai petit garçon qui avait obtenu le rôle. Il avait environ deux ans quand il a joué avec Marc. Une scène dans un palais de justice, tournée dans les imposants décors d’un studio de l’ONF. Mon fils était un enfant facile, mais c’était tout de même impressionnant pour un bambin. Dès qu’il s’était retrouvé dans les bras de son grand-père fictif, il s’était détendu. Le regard bleu et doux, la voix calme et posée de ce grand homme roux l’avaient instantanément rassuré.
Je dis souvent qu’on reconnaît les grands à leur capacité de prendre soin des petits. Marc était un grand parmi les grands.
Nous sommes aussi croisés dans des émissions de jeu-questionnaire grand public. Ces journées de tournage sont très longues, mais pas très exigeantes. Après tout, nous sommes engagés pour jouer à des jeux : le rêve. Je me souviens que Marc avait un tel sens de l’humour que ces journées passaient en un éclair. Moi qui aime faire une sieste sur l’heure du dîner, je renonçais volontiers à mon repos pour l’entendre délirer sur n’importe quel sujet. Sa présence m’apaisait et je me sentais toujours bien à ses côtés.
En terminant, je voudrais dédier cette chronique à tous ces hommes tendres qui savent, le temps d’un instant, se mettre à la hauteur des enfants ou des plus fragiles, pour créer un lieu d’échange et de partage tout en douceur et en rire. C’est de ces tontons rigolos et accueillants que le monde a besoin en ce moment. Personne n’est parfait, mes oncles ne l’étaient pas plus que d’autres, mais ils prenaient le temps de me faire une place dans leur vie. Marc Messier était aussi de cette trempe : généreux, jovial et sincère. Salut, les mononcles, reposez en joie !


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