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Quatorze navires sont restés prisonniers d’un lac égyptien pendant huit ans : leurs équipages y ont créé leur propre pays flottant

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Quatorze cargos coincés huit ans dans un lac égyptien, leurs marins transformés en citoyens d’une nation improvisée : voilà l’histoire vraie qui a précédé, de plusieurs décennies, le fiasco de l’Ever Given. La flotte jaune est un groupe de quatorze bateaux qui s’est retrouvé bloqué dans le canal de Suez, section du Grand Lac Amer, de 1967 à 1975, victime collatérale de la guerre des Six Jours. Huit années d’attente, un sable qui recouvre peu à peu les ponts, et des équipages qui refusent de sombrer dans l’ennui. Le résultat dépasse la simple anecdote maritime : une véritable micro-société flottante, avec ses propres timbres, ses compétitions sportives et son organigramme.

À retenir

  • Pourquoi 14 cargos de différentes nations restent-ils coincés au même endroit pendant 8 ans ?
  • Comment trois mille marins immobilisés ont-ils évité de devenir fous ?
  • Quelle institution insolite ces équipages ont-ils créée dans le désert égyptien ?

Sommaire

  1. Un convoi pris au piège par la guerre des Six Jours
  2. Naissance d’une nation flottante : l’Association du Grand Lac Amer
  3. Le sable, l’usure et une sortie à deux vitesses

Un convoi pris au piège par la guerre des Six Jours

Tout commence en juin 1967. Les quatorze navires transitent par le canal de Suez vers le nord au moment où des combats commencent entre Israël et l’Égypte, dans ce qui deviendra connu sous le nom de guerre des Six Jours. Le conflit ne dure qu’une semaine, mais ses conséquences s’étirent sur près d’une décennie. Les deux extrémités du canal sont fermées sur ordre du gouvernement égyptien et, après trois jours, il devient évident que le canal restera impraticable pour longtemps à la suite du sabordage de navires pour bloquer les entrées.

Un quinzième bâtiment, l’Observer, se retrouve lui aussi immobilisé un peu plus au nord, dans le lac Timsah. Les quatorze autres, eux, jettent l’ancre dans la partie la plus large de la voie d’eau. Cette flottille rassemble un patchwork improbable de pavillons : quatre navires britanniques, deux ouest-allemands, deux suédois, deux polonais, un français, un bulgare, un tchécoslovaque et un américain. Quatre venaient du Royaume-Uni, deux chacun d’Allemagne de l’Ouest, des États-Unis, de Suède et de Pologne, et un chacun de France, de Bulgarie et de Tchécoslovaquie si l’on compte l’Observer avec le reste de la flotte. Israël tient une rive, l’Égypte l’autre. Les marins assistent, impuissants, aux échanges de tirs par-dessus leurs coques.

Naissance d’une nation flottante : l’Association du Grand Lac Amer

Passées les premières semaines d’incrédulité, l’attente se mue en organisation. En octobre 1967, les officiers et les membres d’équipage des quatorze bateaux se rencontrent sur le Melampus afin de créer l’Association du Grand Lac Amer qui a pour objet de fournir un soutien mutuel aux membres d’équipage. Ce n’est plus un simple comité de bord : c’est une société miniature, avec sa hiérarchie, ses rituels et même son insigne. Chaque homme reçoit une cravate et un badge spécialement conçus, en forme d’écusson orné d’une ancre, avec les lettres GBLA en haut et le nombre 14 en bas, en référence aux quatorze navires du lac.

Chaque bâtiment se voit attribuer une spécialité. Les équipages se retrouvaient à bord d’un des navires britanniques pour disputer des matchs de football, projetaient des films sur un navire bulgare, organisaient des offices religieux sur un navire ouest-allemand, et profitaient de la piscine des navires suédois. Les Polonais, de leur côté, prennent en charge un service postal de fortune : l’association crée ses propres timbres, très recherchés aujourd’hui par les collectionneurs. Le clou du calendrier social reste sans doute la parodie olympique montée pour coïncider avec les Jeux de Mexico. Les huit nations représentées ont concouru dans quatorze épreuves de voile, plongeon, sprint, saut en hauteur, tir à l’arc, tir et water-polo, la Pologne terminant première, l’Allemagne deuxième et le Royaume-Uni troisième. Noël n’est pas oublié non plus : un sapin flottant est installé et un piano descendu sur une petite embarcation qui parcourt le lac pour sérénader chaque navire.

Au fil des rotations d’équipages, plus de trois mille marins auront séjourné sur ces coques immobiles. Une seule femme figure au registre : une hôtesse suédoise surnommée la « Lady of the Lake », restée dans la mémoire collective de la flotte jaune presque autant que les Jeux olympiques improvisés.

Le sable, l’usure et une sortie à deux vitesses

Le surnom de la flottille vient d’un phénomène purement climatique. Les vents ont constamment soufflé du sable du désert sur les navires et, vus de loin, l’ensemble de la flotte prenait une teinte jaunâtre, d’où son surnom de « flotte jaune ». Ce sable raconte, mieux que n’importe quel témoignage, la lenteur du temps qui passe : année après année, les cargos se fondent dans le paysage désertique, comme absorbés par le lac lui-même.

La guerre du Kippour, en 1973, vient rappeler que le Moyen-Orient n’a rien oublié de ses tensions. L’African Glen, navire américain de la flotte, coule cette année-là pendant le conflit. Les treize survivants, eux, continuent d’attendre, entretenus a minima par des équipes réduites au strict nécessaire.

Il faudra attendre 1975 pour que le dénouement arrive. Au début de l’année 1975, le canal de Suez rouvre au transport international, et le 24 mai 1975, les navires allemands Münsterland et Nordwind atteignent enfin le port de Hambourg, acclamés par plus de 30 000 spectateurs. Un dénouement à double vitesse, puisque ces deux bâtiments sont les seuls à quitter le lac par leurs propres moyens. Pour le Münsterland, ce voyage vers l’Australie s’achève après huit ans, trois mois et cinq jours. Tous les autres cargos doivent être remorqués, dans un état bien trop dégradé pour espérer reprendre la mer normalement. Le reste des navires a dû être remorqué et se trouvait dans un état si dégradé, surtout ceux transportant des cargaisons périssables, qu’ils ont été vendus et exploités brièvement avant d’être envoyés à la casse au cours des années suivantes ; au moment où ils ont quitté le canal après huit longues années, la révolution du conteneur avait eu lieu et la flotte jaune, autrefois à la pointe de la technologie en 1967, était devenue obsolète.

L’histoire aurait pu sombrer dans l’oubli si deux ouvrages n’étaient pas venus la ressusciter dans les années 2010 : Acht Jahre gefangen im Großen Bittersee, publié en allemand par Hans Jürgen Witthöft en 2015, et Stranded in the Six-Day War, signé Cath Senker en 2017. Ce sursaut éditorial n’a rien d’un hasard. Chaque fois qu’un porte-conteneurs bloque à son tour le canal de Suez, les archivistes du web ressortent les timbres faits main et les photos jaunies de la Great Bitter Lake Association, comme pour rappeler qu’avant les embouteillages maritimes chronométrés en heures, il existait des naufragés volontaires capables de tenir huit ans, une cravate GBLA autour du cou.

Sources : korii.slate.fr | imarest.org

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