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Procès de Carmen Enciso, l'ex-boulangère accusée d'avoir démembré son conjoint: «C'est une femme qui semble très seule»

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Au matin du 3 juin 2026, la salle provisoire des assises des Pyrénées-Orientales est pleine à craquer. Le soleil abonde à travers les longues vitres. Une jurée, récusée après avoir été tirée au sort, soupire avant de se rasseoir. La main dans l'urne, la présidente sourit: «Vous finirez plus tôt ce soir, madame.» Dans le box des accusées, Carmen Enciso, 62 ans, attend. Ses cheveux roux sont attachés en queue de cheval.
Comme il est de coutume, le dossier s'ouvre sur la personnalité de l'accusée.

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En 1970, la famille Enciso s'installe à Saint-Paul-de-Fenouillet (Pyrénées-Orientales), petit bourg du nord du département, pris entre le massif des Corbières et le fleuve côtier de la Têt. Le père y a trouvé un travail de maçon. «J'étais l'aînée des filles, donc mes parents comptaient beaucoup sur moi», retrace Carmen Enciso à la cour. De choix, elle n'en avait pour ainsi dire aucun: son père, très autoritaire, terrifie la famille; sa mère, elle, est soumise et obéissante.

Tous les matins, avant l'école, elle marche trente minutes, aller-retour, jusqu'à la boulangerie pour acheter le pain. La maison n'a pas de chauffage central, alors «on dormait habillées, avec mes sœurs», poursuit-elle. Carmen Enciso ne comprend pas pourquoi ils ont quitté leur Andalousie natale. À l'âge de 6 ans, on ne sait pas ce qu'est le régime franquiste. Ce qu'elle sait, c'est qu'en Espagne, elle avait une grand-mère et un grand-père. Et qu'en France, les courses sont devenues sa responsabilité.

«C'est ce qui m'a donné envie de faire la pâtisserie»

À l'école, elle peine à parler le français. C'est sa «petite maîtresse» qui lui apprend tout. Carmen Enciso a oublié les dates de naissance de ses frères et sœurs, mais de la chevelure brune et du nom de son institutrice, elle s'en souvient encore. Elle veut obtenir à tout prix le certificat d'études et se répète alors: «Faut que tu réussisses, faut que tu réussisses.»

Son premier salut vient d'une voisine. Annie, «une petite mamie de 70 ans», fabrique des croquants, qu'elle vend le dimanche sur le marché. Sur le chemin du retour de l'école, Carmen, attirée par l'odeur, passe devant chez elle. Un jour, Annie lui propose: «Si tu veux, tu peux venir le mercredi après-midi, je t'apprendrai à en faire.» Les parents de Carmen l'y autorisent. Dans sa cuisine, Annie montre à Carmen comment préparer les croquants et les biscotins. Tous les mois, elle dépose une pièce de 5 francs dans la main de Carmen.

«C'est ce qui m'a donné envie de faire la pâtisserie», raconte Carmen. Ce qu'elle voulait, par-dessus tout, c'était travailler. Alors, à 15 ans, elle pousse la porte d'une boulangerie. «J'ai fait un peu de forcing, ils voulaient pas de moi…» Elle obtient son CAP, ses patrons sont contents d'elle. Un incident, toutefois, viendra mettre fin à leur relation. Un jour, un contremaître, alcoolique, vomit dans la pâte à croquants. La jeune Carmen n'en dit rien. Elle emballe les croquants malgré tout, puis démissionne sans donner d'explications. «Elle en gardera un grand ressentiment», indique l'experte psychologue.

«Mes parents, frères et sœurs sont partis, mais j'avais mon mari»

À ses 18 ans, ses parents souhaitent prendre leur retraite en Espagne. Carmen ne veut pas les suivre. Elle se marie avec Charles, un jeune homme rencontré sur les bancs de l'école. «Mes parents sont partis, mes frères et sœurs sont partis. Mais j'avais mon mari», précise-t-elle. Charles a déjà son permis et une voiture. «Il lui offre liberté et autonomie», souligne l'experte psychologue. À la naissance de leur premier enfant, une fille nommée Deborah, ils sont «heureux». En 1985, la boulangerie de Cassagnes (Pyrénées-Orientales), le village natal de Charles, les prend à l'essai. Six mois plus tard, le commerce se retrouve en liquidation judiciaire. Le propriétaire leur laisse alors «pour une misère».

Ensemble, Charles et Carmen fournissent dix-sept villages en pain et viennoiseries. Le couple décide d'acheter une maison. Mais, alors qu'ils attendent leur deuxième fille, Caroline, Charles a «la nostalgie», retrace Carmen Enciso. Lui fait une reconversion pour devenir tractoriste viticole, elle vient prêter main forte à une voisine qui s'occupe d'un couple âgé: «Le papi avait la jambe coupée. J'ai dit: “OK, mais après l'accouchement, j'arrête.”»

Finalement, le couple âgé renonce à faire appel à la voisine. Carmen Enciso les aide désormais à plein temps. Il y a le ménage, la cuisine et puis, petit à petit, tout le reste à faire. Elle les sent esseulés. Si bien qu'elle finit par refaire une pièce chez elle, y ajoute une salle d'eau et les prend tous les deux à la maison. «Le papi, on aurait dit qu'il attendait que sa femme soit à l'abri pour partir. Elle est restée sept ans avec nous», conclut Carmen.

En 1999, Charles et Carmen ont une troisième fille, Naomi. De cette naissance et cette enfant, Carmen Enciso en parle «très peu», précise l'enquêtrice de personnalité. Il y a, surtout, les deux petites de l'aide sociale à l'enfance (ASE). Sans que l'on ne sache pourquoi, ni comment, car le dossier ne s'y attarde pas, Carmen Enciso est devenue, aux débuts des années 2000, assistante familiale et a recueilli deux sœurs à la maison.

«La mère était incarcérée, raconte Carmen Enciso. On m'avait dit qu'elle n'aurait plus le droit de garde…» Au bout de huit ans, la mère sort de détention et s'installe à Mazamet (Tarn). Alors, les fillettes doivent retourner auprès de leur mère. «Ça a été un coup de couteau dans le dos, lâche Carmen, le souffle court. Je sais qu'il faut… Je sais qu'on n'est pas leur maman, qu'elles ne doivent pas nous appeler maman, ni tatie.»

Le rendez-vous pour remettre les petites se fait sur un parking. «Quand elles sont parties, ça a été une déchirure. Pour elles aussi», ajoute Carmen. Un soir, la mère lui téléphone: elle veut savoir si ses filles sont avec elle. Carmen Enciso répond que non. Les petites sont finalement retrouvées à la gare de Perpignan et ramenées à Mazamet. Accusée d'avoir organisé la fugue, Carmen Enciso niera. «Il faut qu'autrui lui donne une reconnaissance et la possibilité de l'aider», éclaire l'experte psychologue.

«C'est trop dur à la maison, mon mari tombe la nuit, il faut le relever»

Viendront ensuite un déménagement à Saint-Cyprien, sur le littoral des Pyrénées-Orientales, puis à Saint-Estève (près de Perpignan), avant de revenir à Cassagnes. Là, Charles reprend la boulangerie. Pendant qu'il s'occupe du pain et des viennoiseries, Carmen gère la partie épicerie. En 2013, les médecins diagnostiquent à Charles un cancer. La maladie, confie Carmen, «change son mari». Aux doses de morphine, importantes, s'ajoute l'alcool. «Il y en avait partout dans la maison… les plinthes, partout!», assure Carmen Enciso.

Contraints de vendre la boulangerie, ils achètent une autre maison à Cassagnes dans l'espoir d'en faire un gîte. Carmen Enciso effectue des remplacements dans des boulangeries à droite à gauche, jusqu'à ce que Deborah, sa fille aînée, l'aide à faire son CV et qu'elle décroche un poste de responsable pétrin. En 2018, le cancer de Charles se pose sur les os. Carmen quitte alors son travail: «C'est trop dur à la maison, mon mari tombe la nuit, il faut le relever», explique-t-elle. Parfois, il casse tout à l'intérieur. Carmen parle de jets d'objets, d'une scène avec un couteau, puis avec un fusil. Elle dit: «Il n'y a eu aucune violence sur moi.»

Dans le village de Cassagnes, Carmen est connue de tous. Décrite comme «joviale», elle est de toutes les fêtes. Quand elle n'aide pas à la préparation des chars pour le carnaval, elle participe aux paellas du 14-Juillet qui rassemblent 300 personnes. Entre amis, ils se retrouvent souvent au bar du village.

Cette même année 2018, elle rencontre François Vigouroux. L'homme est électricien. Il travaille en Andorre, où il est chef de la maintenance des remontées mécaniques. Il est divorcé et a un enfant étudiant, Quentin. François Vigouroux est d'un naturel calme, silencieux et plutôt observateur. «La force tranquille», le surnomme Mireille, son ex-femme. D'ailleurs, ils ne sont pas séparés en mauvais termes. La vie les avait simplement éloignés.

François Vigouroux est passionné de tennis, mais surtout de vélo. Tous les matins, il enfourche le sien pour parcourir la région. Il comprend la situation de Carmen Enciso, plutôt difficile, à la maison. Un jour, il lui envoie un message: «J'ai un appartement à Ille-sur-Têt. Si tu as besoin, un jour, il est à ta disposition.» À la barre, Quentin, son fils, hoche la tête: «Il avait un grand sens de la protection.» Sa mère, Mireille, lui a souvent raconté cette anecdote: quand il était petit, son père, François, lui avait un jour donné une gifle. Les pleurs de Quentin l'avaient tellement remué que cela avait été la première et la dernière fois qu'il avait levé la main sur lui.

D'amis, Carmen Enciso et François Vigouroux deviennent amants. Au printemps 2019, François présente Carmen à son fils. «J'étais content pour lui», reconnaît Quentin. Mireille, sa mère, et lui, sont un peu surpris par ce couple: François est «très cultivé», intellectuel, fait attention à la manière dont il s'exprime, là où Carmen est plus spontanée, voire «pas très fute-fute». «C'est une femme qui semble très seule, exprime Quentin. On sait qu'elle a trois filles, mais qu'elle ne les voit pas.»

«Il me laisse ma liberté, j'aime ma liberté»

En 2020, Charles décède à l'âge de 58 ans des suites de son cancer. Carmen Enciso emménage alors chez François Vigouroux à Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales). Mireille et Quentin ont les clés de la maison pour aller voir Carmen «en cas de problèmes», lorsqu'il s'absente pour son travail en Andorre. Lors de l'instruction, Carmen Enciso fera remarquer, à propos de son compagnon François: «Il me laisse ma liberté. J'aime ma liberté.» Ensemble, ils ont des intérêts communs, aller à la pêche et faire des balades.

Une à deux fois par semaine, Quentin rend visite à son père. «Heureusement que j'étais là pour meubler la conversation!», laisse échapper Carmen Enciso. Elle a l'impression que Quentin n'ose pas parler en sa présence, essaie de convaincre François d'aller plutôt au restaurant avec son fils. Les deux hommes n'y voient pas de mal. Quentin note le caractère taiseux et discret de son père. «Je tiens pas mal de lui», reconnaît-il. Lui parle, au contraire, de «moments simples», mais «très revitalisants».

Au printemps 2022, Quentin voit son père plus essoufflé que d'habitude: «Il avait beaucoup grossi et avait du mal à se déplacer. Je voyais son état se dégrader.» Sa mère Mireille et lui en conviennent: François Vigouroux n'est pas du genre à aller chez le médecin. Mireille, préparatrice en pharmacie, veille à lui délivrer son traitement pour le cœur, même quand il n'arrive pas à prendre rendez-vous chez le cardiologue à temps. Du reste, François Vigouroux est «assez négligent sur sa santé». Par pudeur, Quentin n'ose pas lui en parler: «Je me dis qu'il traverse une mauvaise passe.»

Au mois de mai 2022, François Vigouroux ne répond pas au téléphone. Quentin reçoit, en retour, des SMS étranges. Le ton et les fautes d'orthographe ne ressemblent pas à son père. Les dîners hebdomadaires sont annulés: François Vigouroux a contracté le Covid-19. Fin mai, son père l'invite enfin à venir manger à la maison.

Le 26 mai 2022, Quentin arrive à 19h, comme convenu. Il trouve porte close. Carmen Enciso lui ouvre. Son père est parti faire du vélo, dit-elle. Elle lui sert un apéritif. François Vigouroux est en retard. Cela ne lui ressemble pas non plus. «Je la vois devenir de plus en plus inquiète», raconte Quentin. C'est ce qui le surprend encore, quatre ans après la disparition de son père, cette faculté à passer de l'étonnement à la tristesse: «Je la voyais pleurer. Elle croyait dur comme fer à ce récit de départ en vélo.»

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