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Près de Saint-Malo tourne depuis 1966 un barrage de 750 mètres dont les vingt-quatre turbines fabriquent du courant à chaque marée

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Dans l’estuaire de la Rance, entre Dinard et Saint-Malo, tourne depuis 1966 une usine hors norme. Un barrage de 750 mètres ferme l’embouchure du fleuve côtier, et sous la route qui relie les deux rives, vingt-quatre turbines transforment le va-et-vient de la marée en électricité. Six décennies plus tard, l’installation fonctionne toujours, jour et nuit, au rythme imposé par la Lune.

À retenir

  • Une usine inaugurée par de Gaulle qui détient un record resté inégalé pendant des décennies
  • 24 turbines qui tournent dans deux sens, capables de produire de l’électricité à chaque marée
  • Un projet pharaonique qui a exigé d’assécher complètement un estuaire pendant trois ans

Sommaire

  1. Une première mondiale née dans les années 1960
  2. Vingt-quatre turbines qui tournent dans les deux sens
  3. Trois ans de chantier à sec, et un estuaire transformé

Une première mondiale née dans les années 1960

L’idée ne date pas d’hier. L’idée de construire une usine marémotrice sur la Rance revient à Gérard Boisnoer en 1921, et les premières études remontent à 1943. Il faudra pourtant attendre l’après-guerre pour que le projet prenne forme : EDF prévoit dès 1946, décide en 1959, puis construit entre janvier 1961 et 1966 l’usine marémotrice de la Rance. Le site n’a pas été choisi au hasard. L’estuaire de la Rance présente une amplitude de marées parmi les plus élevées au monde, avec 13,5 mètres, un marnage exceptionnel, sans équivalent sur la façade atlantique française.

Charles de Gaulle, président de la République française, inaugure l’usine le 26 novembre 1966. À l’époque, la France frappe un grand coup industriel : lorsqu’il est mis en service en 1966, le barrage de la Rance est la première usine marémotrice au monde. Elle le restera longtemps, puisque à son inauguration, l’usine marémotrice de la Rance devient la plus puissante installation marémotrice au monde, et demeure aujourd’hui encore une référence internationale rarement égalée. Pendant près d’un demi-siècle, aucun autre pays n’a réussi à faire mieux en matière de puissance installée pour ce type d’énergie.

Vingt-quatre turbines qui tournent dans les deux sens

Le principe tient en une phrase, mais sa mise en œuvre technique relevait du défi. La centrale est constituée de 24 turbines Kaplan de 10 MW de puissance chacune, logées dans une usine immergée sous la route. Leur particularité : elles fonctionnent dans les deux sens. Selon les explications techniques disponibles, les turbines bulbe de la Rance sont à fonctionnement réversible, elles peuvent turbiner dans les deux sens et même servir de pompes, ce qui explique en partie la longévité de l’installation.

Concrètement, l’eau de mer entre dans le bassin à marée montante et en ressort à marée descendante, activant les turbines à chaque mouvement. Lorsque la différence de niveau atteint environ 4 mètres, l’eau est relâchée à travers les turbines bulbes, capables de produire de l’électricité aussi bien à la montée qu’à la descente de la marée. Le barrage n’est d’ailleurs pas qu’un mur de béton : un barrage mobile de 115 mètres de long est équipé de 6 vannes de type wagon, d’une hauteur de levée de 10 mètres et d’une largeur de 15 mètres, qui régulent les flux d’eau selon les besoins de production.

Le résultat, en termes de puissance, se chiffre à 240 MW de capacité installée pour une production annuelle de 500 GWh. De quoi couvrir les besoins d’une ville de taille moyenne, en continu, sans émettre le moindre gramme de CO2 au moment de la production. Cette prévisibilité fait toute la différence par rapport à l’éolien ou au solaire : la production marémotrice peut être calculée des décennies à l’avance avec une précision remarquable, puisqu’elle dépend uniquement de la mécanique céleste.

Trois ans de chantier à sec, et un estuaire transformé

Construire une usine sous-marine impose d’abord de faire disparaître la mer, provisoirement. Le chantier s’est déroulé en deux temps. D’abord une phase préparatoire, puis la construction de l’usine proprement dite a pu débuter le 20 juillet 1963, lorsque la Rance a été entièrement coupée par des barrages formés de deux rangées de batardeaux, pour trois années de travaux qui se sont achevées en 1966. Pendant tout ce temps, l’estuaire n’était plus un estuaire : de 1963 à 1966, la Rance fut totalement coupée de la mer afin de permettre aux constructeurs de travailler sur un chantier complètement asséché, transformant la ria en un vaste plan d’eau privé de tout mouvement. Une coupure aussi brutale a eu des conséquences immédiates sur la faune : à l’époque, aucune étude d’impact n’existait pour l’anticiper.

Cette parenthèse de trois ans a laissé des traces durables, bien après la remise en eau. Le barrage, une fois en fonctionnement, a continué à modifier le régime hydraulique de l’estuaire. Le barrage est responsable de l’envasement progressif de l’estuaire de la Rance, principalement en raison de la diminution de l’amplitude des marées et de l’augmentation du niveau d’eau moyen à son amont. Ce phénomène n’a rien d’anecdotique : selon un rapport officiel, 30 000 à 50 000 m3 de sédiments se déposent chaque année dans l’estuaire selon un rapport de l’Inspection Générale de l’Environnement de février 2003, un rythme qui s’est même accéléré depuis. Les études plus récentes le confirment : les études techniques actualisées en 2019 montrent un envasement de 300 000 à 500 000 m3 par an.

La faune locale a dû s’adapter à ce nouveau visage de l’estuaire. Le lançon et la plie ont disparu, mais le bar et la seiche remontent de nouveau le fleuve. Un basculement complet des équilibres, résumé sans détour par les spécialistes de la zone : la faune s’est totalement transformée puisque les espèces plus petites et plus rapides constituent la majeure partie de la faune actuelle. Signe que la nature reprend parfois ses droits de façon inattendue, un phoque a même élu domicile dans le secteur : un phoque commun a réussi à traverser le barrage, par l’écluse ou les groupes bulbes, et réside depuis 2001 dans le secteur de Mordreuc, malgré les multiples tentatives des vétérinaires d’Océanopolis de le réintroduire dans son environnement.

Soixante ans après son inauguration, l’usine tourne encore, et EDF a engagé un programme de rénovation pour prolonger sa durée de vie : EDF investit 100 millions d’euros sur une décennie, jusqu’en 2025, pour rénover une partie des 24 groupes de type bulbe. Le barrage sert aussi de pont routier entre Dinard et Saint-Malo, un usage que peu de visiteurs associent spontanément à une centrale électrique. Quant à l’estuaire, il continue sa lente mue, entre vasières grandissantes et espèces qui s’accommodent, tant bien que mal, d’un fleuve devenu machine.

Sources : edf.fr | travail-industrie.com

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