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Près de 400 millions d’euros engloutis pour un logiciel qui ne gérait que 2 % des agents : l’Éducation nationale vient de l’abandonner sans rien prévoir à la place

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Un bug informatique et un fiasco industriel, ce n’est pas tout à fait la même chose. Le premier se corrige avec une mise à jour ou une nuit blanche de développeurs ; le second s’enterre avec des centaines de millions d’euros et une gêne administrative qui dure des années. L’histoire de SIRHEN, ce logiciel de gestion des ressources humaines pensé pour l’Éducation nationale, appartient clairement à la seconde catégorie. Imaginez un chantier de cathédrale entamé avec un budget de maison individuelle, poursuivi pendant plus d’une décennie, et finalement abandonné alors que seuls quelques murs tiennent debout. Voilà, en substance, ce qui s’est joué dans les couloirs numériques du premier ministère employeur de France. Retour sur un naufrage qui en dit long sur la difficulté de l’État à mener ses grands projets informatiques.

400 millions d’euros pour gérer 2 % des agents : l’équation qui ne tient pas

Les chiffres, à eux seuls, donnent le vertige. Le projet avait été chiffré au départ à 60 millions d’euros, une enveloppe déjà conséquente mais cohérente pour un outil censé moderniser la paie et la gestion de carrière de tout un ministère. Au terme de l’aventure, la facture s’élevait à près de 400 millions d’euros, soit près de sept fois le montant prévu. Un dérapage qui ferait pâlir n’importe quel maître d’ouvrage du bâtiment.

Le plus déroutant reste le résultat concret. Pour cette somme colossale, le logiciel ne couvrait, au moment de son abandon, que 2 % des 1,1 million d’agents du ministère. Dans les faits, l’outil ne gérait la paie que de 18 000 personnels de direction et inspecteurs, et n’était réellement manié que par environ 200 gestionnaires RH. Autrement dit, une Formule 1 achetée au prix fort pour finalement rouler dans une seule allée de parking. L’équation économique ne tenait plus la route depuis longtemps.

SIRHEN, le logiciel censé tout unifier qui n’a jamais tenu ses promesses

À sa naissance, au milieu des années 2000, le Système d’information de gestion des ressources humaines de l’Éducation nationale portait une ambition légitime. L’idée était de remplacer une mosaïque de vieux systèmes historiques par une plateforme unique, capable de gérer enseignants, personnels administratifs et cadres dans un même environnement. Sur le papier, la promesse était séduisante : simplifier, unifier, moderniser.

Mais entre la théorie et la pratique, le fossé s’est creusé année après année. La complexité réelle du projet a été largement sous-estimée. Gérer plus d’un million d’agents aux statuts multiples n’a rien à voir avec la paie d’une entreprise classique : chaque catégorie possède ses règles, ses primes, ses particularités. Face à ce labyrinthe, le ministère avait mobilisé une équipe interne jugée trop réduite, tout en externalisant massivement les développements. Résultat : l’administration a peu à peu perdu le contrôle de l’outil qu’elle finançait, un peu comme un propriétaire incapable de comprendre les plans de sa propre maison. Le déploiement s’est traîné à un rythme d’escargot, ne touchant en 2017 que 1,8 % du personnel concerné.

Un abandon acté, mais aucun plan de remplacement sur la table

Après plusieurs tentatives de sauvetage, la décision est tombée en 2018 : le ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Jean-Michel Blanquer, a acté l’arrêt définitif du projet. Une manière de reconnaître qu’il valait mieux stopper l’hémorragie que de continuer à alimenter un gouffre financier. Mais couper le robinet ne suffit pas : encore faut-il savoir par quoi remplacer le tuyau.

Or, c’est précisément là que le bât blesse. Longtemps après l’annonce de l’abandon, aucune alternative crédible n’était réellement sur la table, seulement de vagues macro-scénarios et un financement décrit comme approximatif. Le fonctionnement des vieux systèmes historiques, censés être remplacés, constitue désormais le risque le plus critique pour le ministère. Les pistes évoquées reposent sur l’adaptation d’un logiciel interministériel déjà éprouvé, RenoiRH, qui exigera toutefois des développements spécifiques pour coller aux réalités de l’Éducation. Le ministère se retrouve donc dans une situation paradoxale : il a payé une fortune pour un outil abandonné, et doit malgré tout repartir de la case départ.

Ce que ce fiasco révèle des grands chantiers numériques de l’État

Ce naufrage n’est malheureusement pas un cas isolé. Il rappelle furieusement celui de Louvois, le logiciel de paie de l’armée, surnommé logiciel fou tant il multipliait les erreurs, versant des soldes fantaisistes aux militaires. Abandonné lui aussi, il a coûté des sommes considérables en mesures correctives, de l’ordre de 150 à 200 millions d’euros par an. Ajoutez à ce sinistre tableau l’Opérateur national de paie de Bercy, également enterré après des centaines de millions engloutis, et le constat devient glaçant.

À eux trois, ces projets représentent plus d’un milliard d’euros partis en fumée, sans qu’aucune responsabilité n’ait jamais été véritablement sanctionnée. On retrouve à chaque fois les mêmes ingrédients : une ambition démesurée, une complexité mal évaluée, une dépendance excessive aux prestataires externes et un pilotage interne insuffisant. Comme si l’État répétait inlassablement les mêmes erreurs, changeant simplement le nom du logiciel et l’intitulé du ministère concerné.

L’affaire SIRHEN illustre finalement une vérité que les entreprises technologiques connaissent bien : un projet informatique n’est jamais un simple achat de matériel, mais une transformation profonde qui exige de la méthode, de l’humilité et une maîtrise interne solide. Reste une question qui mérite réflexion : après trois fiascos retentissants et un milliard d’euros évaporés, l’administration française saura-t-elle enfin tirer les leçons de ses grands rêves numériques, ou faudra-t-il attendre un quatrième naufrage pour que les choses changent vraiment ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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