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L’Afrique de l’Est a un rongeur souterrain où une seule femelle se reproduit pour toute la colonie : ce qui le fait vivre si longtemps n’est ni son terrier ni son régime

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Trente-sept ans. C’est l’âge record atteint par certains rats-taupes nus en captivité, là où un rongeur de même gabarit ne devrait, statistiquement, pas dépasser six ans. Le rat-taupe nu est le rongeur le plus longévif connu, avec une durée de vie maximale de 37 ans, malgré une taille comparable à celle des souris de laboratoire. Un écart pareil ne s’explique ni par son habitat souterrain, ni par son alimentation à base de tubercules. La réponse se trouve ailleurs, dans un système social et biologique qui ne ressemble à rien d’autre chez les mammifères.

À retenir

  • Une colonie souterraine où une seule femelle se reproduit : comment ce système extrême influence-t-il la biologie ?
  • Les cellules de cet animal refusent de vieillir selon les règles : qu’est-ce qui les rend différentes ?
  • Résistant au cancer et capable de survivre sans oxygène : quels secrets pourrait révéler ce rongeur ?

Sommaire

  1. Une seule reine, des centaines de sujets stériles
  2. Un vieillissement qui refuse de suivre les règles
  3. Résistant au cancer, insensible à la douleur, capable de vivre sans air
  4. Pourquoi les laboratoires s’y intéressent autant

Une seule reine, des centaines de sujets stériles

Dans les galeries d’Afrique de l’Est, entre l’Éthiopie, le Kenya et la Somalie, ces petits rongeurs presque aveugles et dépourvus de poils organisent leur vie en colonies souterraines. Native d’Afrique de l’Est, cette espèce vit en colonies souterraines pouvant compter jusqu’à 300 individus, où la reproduction est restreinte à une seule femelle reproductrice et un à trois mâles reproducteurs. Tous les autres membres, ouvriers et ouvrières, restent stériles toute leur vie durant, sauf circonstance exceptionnelle.

Ce fonctionnement rappelle furieusement celui des abeilles ou des fourmis, avec une reine dominante et une caste de travailleurs dévoués à l’entretien du nid. On estime que plus de 99 % des non-reproducteurs ne se reproduiront jamais. La suppression n’est pourtant pas irréversible : cette suppression sociale extrême de la reproduction est réversible dès que les signaux de suppression disparaissent, notamment si la reine ou les mâles reproducteurs meurent ou sont retirés de la colonie. Quand cela arrive, la hiérarchie s’effondre brutalement. Après compétition et parfois combats entre femelles subordonnées, l’une d’elles accède au statut de reproductrice et subit des transformations anatomiques, comportementales et hormonales. Le corps change littéralement de fonction en quelques semaines.

Cette organisation a un coût. S’appuyer sur une seule femelle reproductrice limite la capacité d’une colonie à faire face à des événements imprévisibles comme la maladie ou la prédation, et le recours à l’agressivité pour imposer la suppression reproductive comporte des risques de blessure et des coûts énergétiques importants. La stabilité sociale a un prix, payé en violence contenue sous la surface.

Un vieillissement qui refuse de suivre les règles

Le plus déroutant ne tient pas à la durée de vie brute, mais à sa qualité. Chez la quasi-totalité des mammifères, le risque de mourir grimpe mécaniquement avec l’âge. Chez le rat-taupe nu, ce schéma ne s’applique tout simplement pas de la même façon : les individus âgés ne montrent pas la dégradation progressive attendue, et certaines femelles restent fertiles bien après leur vingtième anniversaire. Contrairement à la plupart des mammifères, qui connaissent une sénescence reproductive due à l’épuisement d’un stock fini de follicules ovariens, les reines rat-taupes nus maintiennent leur fertilité sur toute leur durée de vie de plus de 30 ans, grâce à plusieurs mécanismes dont une réserve ovarienne exceptionnellement large.

Ce trait défie une théorie centrale du vieillissement animal, celle du « soma jetable », qui prédit qu’un corps se dégrade une fois la reproduction assurée. Chez les mammifères, la masse corporelle est habituellement corrélée à la longévité, les petites espèces vivant généralement moins longtemps ; le rat-taupe nu semble pourtant défier cette théorie, sa reine reproductrice pouvant vivre plus longtemps que ses subordonnés. la femelle qui travaille le plus biologiquement, celle qui porte les portées, dure davantage que celles qui ne se reproduisent jamais.

Résistant au cancer, insensible à la douleur, capable de vivre sans air

Le catalogue de bizarreries ne s’arrête pas à la longévité. Les nécropsies pratiquées sur des milliers d’individus en captivité racontent une histoire presque incroyable pour un rongeur. Le développement spontané de cancers a rarement été observé sur plus de 2 000 nécropsies de colonies captives de rats-taupes nus. Le mot clé ici est « rarement », pas « jamais » : des cas existent bel et bien. Des chercheurs ont décrit les premiers cas connus de cancer chez cette espèce, deux ouvriers mâles âgés d’environ 20 et 22 ans, une découverte qui a nuancé l’image d’un animal totalement à l’abri de la maladie sans pour autant la remettre en cause .

La tolérance au manque d’oxygène impressionne tout autant les physiologistes. Vivant terrés dans des galeries mal ventilées où l’air se raréfie vite, ces animaux ont développé une parade métabolique inédite chez les mammifères. Même sous une concentration de 0 % d’oxygène pendant 18 minutes, les rats-taupes nus ont pu être ranimés avec succès après réoxygénation, en mobilisant notamment le transporteur de fructose GLUT5. Une capacité qui, chez la plupart des mammifères, causerait des dommages cérébraux irréversibles en quelques minutes à peine.

S’ajoute à cela une relative insensibilité à certains types de douleur, documentée depuis plusieurs années par les équipes qui étudient l’espèce en laboratoire. Ces particularités convergent vers une même hypothèse de travail chez les biologistes du vieillissement : la longévité de l’animal ne relève pas d’un seul mécanisme isolé, mais d’un ensemble de protections qui agissent de concert, de la réparation de l’ADN à la gestion de l’inflammation.

Pourquoi les laboratoires s’y intéressent autant

Ce n’est pas un hasard si des équipes de recherche du monde entier, des États-Unis à l’Allemagne en passant par la Russie, consacrent des colonies entières de plusieurs centaines d’individus à l’étude de ce rongeur. La piste la plus prometteuse concerne la réparation de l’ADN. Une protéine baptisée cGAS, qui chez l’humain contribue au vieillissement cellulaire, semble fonctionner à l’inverse chez le rat-taupe nu. Chez le rat-taupe nu, la présence de cette protéine dans le noyau de la cellule a l’effet opposé, renforçant la capacité de l’ADN à se réparer, une différence qui résiderait dans quatre acides aminés composant la protéine. Un simple réglage moléculaire, mais aux conséquences énormes sur la durée de vie.

Reste une question que personne n’a encore tranchée : ce mécanisme de réparation, aussi élégant soit-il chez un rongeur de 35 grammes, pourrait-il être transposé sans dégâts dans une cellule humaine, bien plus complexe et soumise à des contraintes évolutives totalement différentes ? Les chercheurs eux-mêmes restent prudents sur ce point, et rappellent qu’il y a souvent loin du rongeur souterrain à l’organisme humain.

Sources : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov | sante-sur-le-net.com | futura-sciences.com

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