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À Berlin (est de l'Allemagne).
Devant un olivier verdoyant peint sur une immense fresque recouvrant tout le mur du fond de sa trattoria située dans le quartier de Schöneberg, dans le sud de Berlin, Pino Bianco dresse le couvert pour le service du midi. Nappes à carreaux rouges et blancs et chaises en bois, le décor évoque la Basilicate natale du restaurateur, une région d'Italie méridionale, coincée entre la Campanie, les Pouilles et la Calabre.
C'est dans la capitale allemande qu'il a posé ses valises il y a trente-cinq ans, accompagné de sa mère, désormais nonagénaire, qui «devait venir lui enseigner les bases des recettes ancestrales de sa région: les firicieddi, des pâtes traditionnelles, ou le cuturieddu, du ragoût de brebis». Le tout, bien sûr, associé à une huile d'excellente qualité «car, avec une bonne huile d'olive, vous ne pouvez pas faire de faux pas».
Pino Bianco avant le service du midi dans sa trattoria située dans le quartier de Schöneberg, à Berlin, au printemps 2026. | Noémie de BellaigueIl y a quelque chose, en revanche, que le restaurateur au pull rouge aurait préféré laisser derrière lui: la mafia, omniprésente en Italie. «Nous étions au carrefour de la Calabre, où sévit la 'Ndrangheta, de la Campanie, où règne la Camorra, et des Pouilles, où se trouve la Sacra corona unita», détaille Pino Bianco d'une voix posée. Avant de préciser que, même si la région de la Basilicate est longtemps restée à l'écart de tout ça, «il y avait en réalité aussi des mafieux. Mais ils étaient cachés, car c'est une petite région et qu'on n'aimait pas en parler. Il y en avait bel et bien et il y en a toujours.»
Alors que Pino Bianco pensait y avoir échappé, il est rattrapé par l'actualité en août 2007. Dans la ville de Duisbourg (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), dans l'ouest de l'Allemagne, six Italiens sont assassinés devant une pizzeria, à l'occasion d'une fête familiale. Les meurtriers font partie de la 'Ndrangheta calabraise. Leur cible: des membres de cette même organisation mafieuse, mais appartenant à un clan ennemi.
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«Tiens, des Italiens, des mafieux quoi!»
Ce fait divers est à l'époque inédit en Allemagne par son ampleur et par son mode opératoire. Le pays tout entier est alors sous le choc devant le bain de sang de Duisbourg. Cependant, au-delà de la peur, une petite musique se met à trotter dans la tête de nombreux Allemands. Ainsi, un climat de méfiance s'installe vis-à-vis de la population italienne immigrée. «Tout le monde s'est mis à dire: “Tiens, des Italiens, des mafieux quoi!”», se souvient Pino Bianco, le regard grave. Et le Berlinois de s'entendre poser des questions pleines de sous-entendus: «Quelques jours après le massacre, on avait pris un taxi et le chauffeur m'a demandé: “Ah, tu travailles ici au restaurant, tu paies quelque chose à la mafia?”»
Dans la propagation de ces clichés, les médias n'étaient pas en reste non plus, raconte-t-il. «Je me souviens de la une du tabloïd Bild, où l'on voyait une grande pizza coupée en morceaux, sous-titrée: “Quand tu vas en manger une, quelle somme paies-tu pour le racket?”» C'est pour contrer ce genre de préjugés et se démarquer clairement de la mafia que Pino Bianco décide de fonder, à l'été 2007, l'association Mafia Nein Danke («Mafia, non merci» en français), dans le sillage des structures antimafieuses italiennes. Unique en Allemagne, l'organisation reçoit alors les honneurs des médias et de la classe politique. Le restaurateur entame cette lutte, en parallèle de son commerce de bouche.
Quelques mois plus tard, peu avant les fêtes de fin d'année, il reçoit une lettre inquiétante dans son établissement, la Trattoria a' Muntagnola. «Quelques jeunes hommes avaient commencé à distribuer des messages dans plusieurs restaurants. Ils demandaient une somme d'argent pour la protection de nuit. L'argent serait reversé au parrain, en guise de cadeau», se rappelle Pino Bianco, avant de préciser que les corbeaux se présentaient comme des membres de la Camorra, l'organisation mafieuse napolitaine. Effrayé, comme les quarante-et-un autres restaurateurs qui ont reçu la missive, il ne cède pourtant pas à la pression. La police a tôt fait de mettre la main sur les expéditeurs qui sont «très vite incarcérés», conclut le sexagénaire.
La devanture du restaurant Trattoria a' Muntagnola, tenue par Pino Bianco, dans le quartier de Schöneberg, à Berlin, au printemps 2026. | Noémie de BellaigueLettres de racket, menaces et agressions
Si, pour Pino Bianco, la menace directe n'a été que de courte durée, elle a plané sur d'autres établissements durant plusieurs décennies. Dans le sillage de la migration ouvrière italienne de reconstruction post-Seconde Guerre mondiale, la famille d'Anna (le prénom a été modifié) s'est installée dans une ville moyenne du Bade-Wurtemberg, région du sud-ouest de l'Allemagne. Son grand-père et son grand-oncle y montent d'abord une petite échoppe de glaces, avant de fonder rapidement leur restaurant italien, qui connaît un énorme succès.
La notoriété locale s'accompagne hélas des premiers ennuis. «Les lettres de racket ont commencé à arriver, exigeant des sommes allant de 800 à 3.000 euros», raconte la jeune femme, la voix fébrile, avant de poursuivre: «Il y en avait de plus en plus, leurs montants ne cessaient d'augmenter et les intervalles entre les lettres étaient de plus en plus courts.» Au fil des années, ça s'est intensifié, jusqu'à ce que des hommes se présentent au restaurant, chaque fois plus inquiétants. Et puis, ils ont mis leurs menaces à exécution: «Mon grand-père a été pris en embuscade et agressé physiquement, à tel point qu'il a dû s'adresser à la police, qui lui a accordé une protection rapprochée.»
Une mesure que la famille d'Anna n'a cependant jamais réussi à prendre au sérieux, tant son efficacité était discutable. «Mon grand-père et mon grand-oncle portaient des bracelets électroniques, en principe reliés aux forces de l'ordre. Pour mes cousines, qui étaient alors de jeunes enfants, ces bouts de plastique faisaient plutôt office de jouets.» Alors il leur a fallu assurer eux-mêmes leur protection. «Mon père et mon oncle faisaient office de chauffeurs et amenaient mon grand-père partout, reprend Anna. Encore maintenant, tout le monde a des caméras de vidéosurveillance et des chiens qui aboient fort!»
Des glaciers et restaurants italiens ont servi de lieux de blanchiment d'argent à la mafia en Allemagne. | Noémie de BellaigueUne influence économique grandissante
La pérennité des groupes mafieux de l'autre côté des Alpes est loin d'être un hasard. Il faut dire que, pour ces organisations criminelles, l'Allemagne a bien des atouts. Économiques, d'abord. «Le pays a une économie plutôt stable et un tissu industriel important, notamment dans des Länder comme le Bade-Wurtemberg ou la Rhénanie-du-Nord-Westphalie», expose Helena Raspe, politologue membre de Mafia Nein Danke. Ainsi, loin des «mafieux classiques que l'on voit dans les films, munis d'armes à feu et pratiquant le chantage», les membres de ces organisations avancent avec leur temps et s'infiltrent désormais dans l'économie classique. L'éventail des méfaits s'est ainsi grandement élargi.
Ainsi, dans les quatre procès qui ont eu lieu à Stuttgart depuis décembre 2025, les prévenus étaient accusés, pêle-mêle, de tentative de meurtre, incitation à la violation du secret professionnel auprès d'un fonctionnaire de police, extorsion et trafic illicite de stupéfiants ou encore de fraude commerciale et d'escroquerie organisée en lien avec des produits de bouche italiens. Alors, pour lutter contre cette gangrène, Lisa Schröder, porte-parole de la police criminelle du Land de Bade-Wurtemberg (LKA), affirme se focaliser sur «le blanchiment d'argent et les activités ayant aussi une influence sur la politique et l'économie» en suivant l'adage «follow the money» (littéralement «suivre l'argent»).
Un cadre juridique et pénal allemand jugé trop «laxiste»
En outre, le cadre juridique est peu sévère en Allemagne. «Par exemple, l'article 129 du code pénal allemand, qui punit la constitution et le soutien d'une association de malfaiteurs, est beaucoup plus clément que la loi italienne», indique Helena Raspe, son cappuccino à la main, dans un café du centre de la capitale. Ainsi, «très peu de mafieux sont condamnés pour appartenance à une association de malfaiteurs», poursuit-elle. Avec les autres membres de l'organisation Mafia Nein Danke, elle entend faire bouger les lignes et faire évoluer le code pénal, pour mettre fin à ce «laxisme», grâce à «un travail de lobbying auprès des parlementaires».
Helena Raspe, politologue et membre de l'association Mafia Nein Danke, dans les rues de Mitte, à Berlin, au printemps 2026. | Noémie de BellaigueEnfin, l'Allemagne possède une loi de protection des données très forte. «C'est dû à notre passé historique, notamment celui de la Stasi, la police politique de l'ex-RDA, qui pratiquait une surveillance de masse de la population», explique Sandro Mattioli, journaliste et auteur du livre-enquête à succès Germafia – Wie die Mafia Deutschland übernimmt («Comment la mafia prend le contrôle de l'Allemagne», paru en mai 2024 en Allemagne, non publié en France).
«Cette protection des sources est bien sûr une bonne chose sur le principe», poursuit le spécialiste, mais «les règles peuvent aussi parfois être absurdes et étonnent d'ailleurs les Italiens, car les écoutes téléphoniques sont interdites dans de nombreuses situations». Et ce, que ce soit «pour monsieur Tout-le-Monde ou pour les mafieux», soupire-t-il, dépassé par ce qu'il considère comme une absurdité contre-productive.
Sandro Mattioli est l'auteur du livre Germafia – Wie die Mafia Deutschland übernimmt («Comment la mafia prend le contrôle de l'Allemagne», paru en mai 2024 en Allemagne). Il milite pour la création d'un observatoire de la mafia en Allemagne, piloté par la société civile. | Noémie de BellaigueEt Sandro Mattioli d'ajouter que les procès qui ont eu lieu à Stuttgart ne sont à son sens que des arbres qui cachent la forêt. Il salue la tenue de ces audiences, tout en soulignant les lacunes de la justice allemande qu'elles laissent transparaître. «Si à Stuttgart, où l'on est depuis longtemps au fait de la présence de la mafia, il n'y a pour l'heure que quatre procès en cours et peu de personnes touchées par ces procédures, qu'en est-il de Francfort, de Munich, de la Thuringe ou de Hambourg? Pourquoi n'y a-t-on pas intenté d'actions en justice?», interroge-t-il. Et l'auteur et journaliste de conclure: «Cela montre bien que, quand on commence à y regarder de plus près, on trouve aussi des choses.»





























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