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«Pour rester un acteur de premier plan, l’Europe doit accélérer la recherche en matière de souveraineté»

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TRIBUNE - Le concept de souveraineté est omniprésent dans les discours des responsables politiques européens, mais est rarement défini, regrettent les chercheurs Amélie Férey, Nicolas Petit et Bastian Dufilhol, qui proposent d’accélérer la recherche dans ce domaine.

Amélie Férey est directrice scientifique des chaires des Hautes études pour la souveraineté (Institut polytechnique de Paris), Nicolas Petit est directeur scientifique de la chaire PSL (Mines Paris – PSL) et Bastian Dufilhol est directeur scientifique de la Chaire ESCP (ESCP Business School).


Au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau définit la souveraineté comme ce qui est « inaliénable ». La souveraineté se constitue alors à cette époque par ce qui ne peut être cédé, vendu, afin de garantir l’autonomie et la liberté d’action de la Nation (Du Contrat social, 1762).

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Face à l’utilisation pléthorique du terme dans les discours politiques, nous sommes confrontés à un défi : comment objectiver un concept devenu omniprésent dans le débat européen ? Comment penser la souveraineté dans un contexte marqué par l’affaiblissement du lien transatlantique, le ralentissement économique du Vieux continent, la fragmentation des grandes organisations dans lesquelles nous avons placé notre avenir, la régionalisation du droit international et l’utilisation croissante des dépendances comme leviers de puissance ?

Face à la criticité des matières premières, comme les terres rares, et à notre techno-dépendance, nous proposons une échelle de la souveraineté permettant de mieux calibrer le chemin à parcourir afin de la développer.

Kiev n’aurait pas pu survivre en tant que communauté politique indépendante sans s’appuyer sur les infrastructures cloud d’Amazon Web Services ou sur Starlink pour préserver sa connectivité.

Le premier niveau à atteindre correspond à une souveraineté-disponibilité : la capacité à disposer, à un moment donné des ressources nécessaires pour produire un effet stratégique. L’exemple ukrainien est à cet égard éloquent : Kiev n’aurait pas pu survivre en tant que communauté politique indépendante sans s’appuyer sur les infrastructures cloud d’Amazon Web Services ou sur Starlink pour préserver sa connectivité. Ces capacités, bien qu’externes, bien qu’américaines, ont contribué à la défense même de sa souveraineté menacée par l’invasion russe.

Le deuxième niveau correspondrait à une souveraineté de compromis ou de transition. Celle-ci repose sur des transferts technologiques, des coopérations industrielles ou des chaînes de productions partagées. Une forme de dépendance consentie sous réserve de fiabilité des partenaires et d’interdépendances. Produire des systèmes Patriot en Allemagne à partir de technologies américaines, qui détiennent l’autorité de conception, mais avec de la main-d’œuvre allemande, sur le territoire allemand, relève de cette logique.

Le troisième et dernier niveau serait celui de la souveraineté intégrale, fondée sur la maîtrise complète d’une chaîne de valeur, de la conception à la production finale. Le modèle industriel du Rafale s’en rapproche. Cependant, une telle situation semble de plus en plus exceptionnelle.

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L’histoire des sciences et des technologies est faite de ruptures : des basculements radicaux, loin de l’amélioration graduelle de l’existant. La poudre à canon, le pétrole, les vaccins, l’électricité, la cryptographie, l’énergie nucléaire ou encore les lanceurs spatiaux en témoignent. Autant d’exemples où une technologie a redessiné les équilibres du monde, à l’image de relations entre un maître et un esclave — ou, pour rester diplomate, entre un fabricant et un utilisateur. Entre ceux qui en maîtrisent à la fois les principes ainsi que la mise en œuvre à grande échelle, et les autres, l’écart est abyssal et se creuse. Rappelons que l’Europe verse chaque année 265 milliards d’euros aux éditeurs de logiciels américains, probablement le double en 2030, à l’aune d’un budget d’investissement européen dans ce domaine aujourd’hui dans un rapport de 1 à 15 avec les États-Unis et de 1 à 5 avec la Chine.

Or, une technologie de rupture engendre toujours une myriade de produits dérivés à haute valeur ajoutée qui sont autant d’opportunités de développement économique et de points de vigilance. Cela s’apparente à la théorie du Scrabble, selon les mots de Michel Goya dans La Chair et l’Acier, où il décrit l’accélération de l’innovation durant la Première Guerre mondiale. Chaque innovation ouvre, comme un nouveau mot, une multitude d’options et de nouvelles innovations en réaction. Ainsi, pour concevoir un ordinateur quantique, il faut développer des réfrigérateurs à dilution, se procurer des fluides rares, synchroniser des horloges radiofréquences, maîtriser la microfabrication, la microsoudure, ou encore des connectiques spécifiques… Autant d’éléments indispensables, qui constituent une filière industrielle entière. C’est selon ce prisme, pour chaque secteur, que la souveraineté doit se mesurer.

Les chaires des hautes études sur la souveraineté, une initiative portée conjointement par l’Institut Polytechnique de Paris, Paris Sciences et Lettres et ESCP, ont pour ambition de répondre à cette question. Leur objectif n’est pas de clore le débat par une définition définitive, mais de proposer une matrice d’analyse permettant de mesurer différents degrés de souveraineté.

La souveraineté consiste davantage à organiser des dépendances qu’à les supprimer, ce qui serait illusoire

Cette matrice repose sur cinq piliers. Le premier est celui de la maîtrise : la souveraineté passe par la capacité à contrôler ses activités critiques, et à pouvoir prendre des décisions en disposant d’une marge de manœuvre et d’une autorité suffisante. Le deuxième renvoie à la capacité de production, c’est-à-dire l’aptitude à concevoir, produire et maintenir des capacités essentielles, en disposant des technologies critiques mais aussi de la ressource humaine nécessaire. Le troisième pilier est celui de la résilience, entendue comme la faculté d’absorber des chocs et de restaurer rapidement des fonctions critiques, voire d’en tirer parti. Le quatrième concerne la gestion des interdépendances, dont la cartographie des risques, y compris dans les chaînes de valeurs. Dans un monde encore fait d’intérêts partagés, la souveraineté consiste davantage à organiser ces dépendances qu’à les supprimer, ce qui serait illusoire. Enfin, le cinquième pilier est celui de l’influence : la capacité à façonner des normes, des standards ou des comportements d’autres acteurs, à imposer son récit, ses règles du jeu, à attirer aussi des investissements, des talents, à infléchir la position de ses alliés comme de ses compétiteurs stratégiques.

À partir de ces cinq dimensions, dont l’ancrage local et l’innovation sont deux corollaires, il devient possible de concevoir une échelle de la souveraineté permettant de mieux calibrer le chemin à parcourir.

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La recherche sur le sujet doit avancer, elle doit avancer vite, en y agrégeant tous les acteurs, et surtout se matérialiser ensuite en choix et en actions. L’enjeu n’est-il pas devenu vital ?

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