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Plus l’intelligence artificielle progresse, plus il nous faut cultiver notre humanité

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Une opinion de Vincent Blondel, Président du Sénat (Les Engagés), ingénieur, mathématicien, professeur d'université

Il y a quelques semaines, un ancien étudiant, dont j'avais évalué la thèse de doctorat il y a quinze ans et qui est aujourd'hui professeur à Princeton, m'a fait vivre un choc : il venait de résoudre, à l'aide d'une simple requête soumise à ChatGPT, un problème mathématique sur lequel j'avais moi-même buté pendant des mois.

Dans la nuit du mardi 6 octobre, le mathématicien Hugo Duminil-Copin, lauréat de la médaille Fields, l'équivalent du prix Nobel en mathématiques, a pleuré au point de réveiller sa fille. OpenAI, l'entreprise à l'origine de ChatGPT, avait mis en ligne ce jour-là 722 manuscrits scientifiques annonçant la résolution de nombreux problèmes mathématiques ouverts, dont seize sur lesquels il travaillait. "Ils ont annihilé mon domaine de recherche", a-t-il déclaré lors d'une conférence de mathématiques.

Ce qui se produit aujourd'hui pour les mathématiques préfigure une transformation beaucoup plus vaste de notre rapport au travail, à la connaissance et au pouvoir.

L'IA va-t-elle éradiquer les mathématiciens ? "C'est dur à entendre pour eux, mais les maths avec un papier et un crayon, cela n'a plus de sens"

La révolution de l'intelligence artificielle transforme déjà le travail des programmeurs, des traducteurs, des journalistes, des juristes, des comptables et de nombreuses autres professions. Selon une étude de 2025 de l'Organisation internationale du travail, 34 % des emplois dans les pays occidentaux sont potentiellement exposés à l'IA et pourraient être profondément transformés. Les premiers signes d'une transformation du marché du travail apparaissent déjà, notamment pour les jeunes. D'après une étude de la Banque de France publiée ce mois-ci, les embauches de jeunes en CDI ont davantage reculé dans les métiers les plus exposés à l'IA depuis l'arrivée de ChatGPT.

Qui décidera, et au bénéfice de qui ?

Mais au-delà de l'emploi, cette transformation soulève un enjeu plus fondamental encore : qui décidera de la manière dont cette puissance technologique sera développée et utilisée, et au bénéfice de qui ? Trois grandes questions se posent.

La première question est celle de la concentration du pouvoir. Les avancées les plus spectaculaires sont aujourd'hui portées par quelques entreprises technologiques principalement américaines. Elles disposent de capacités que personne d'autre ne possède et qui sont susceptibles de transformer nos économies, nos sociétés et jusqu'à notre manière de produire des connaissances. Les articles mathématiques du 6 octobre ont été produits par une version de ChatGPT qui n'est pas accessible au public. Autrement dit, une entreprise privée dispose d'une capacité que ni les universités, ni les États ne peuvent aujourd'hui utiliser.

Cette concentration donne à quelques entreprises privées une capacité d'influence considérable. Elle soulève des questions fondamentales sur la transparence des modèles, leur contrôle démocratique et la capacité des États à préserver leur souveraineté.

Les prouesses croissantes de l'IA pour résoudre "d'insurmontables" problèmes de maths inquiètent les plus grands mathématiciens du monde

La deuxième question est celle du partage des richesses. Si l'IA engendre des gains de productivité importants, comment les richesses nouvelles seront-elles réparties ? Qui en bénéficiera ? Les entreprises qui possèdent ces technologies, les États dans lesquels elles sont implantées ou l'ensemble de la société ?

La troisième question concerne l'acceptation sociale et le coût environnemental. Les centres de données consomment d'importantes quantités d'énergie et d'eau et suscitent déjà de vives oppositions. Comment arbitrer entre les différents besoins en énergie et en ressources ? Comment demander à la population de supporter les coûts de cette révolution si elle a le sentiment que ses bénéfices sont réservés à quelques-uns ?

Et pourtant, je reste profondément convaincu que les progrès de l'intelligence artificielle constituent une avancée majeure pour l'humanité. Une médecine plus performante, des diagnostics plus précoces, de nouveaux traitements, une recherche scientifique accélérée, des solutions à des problèmes que nous pensions hors de portée : les perspectives sont extraordinaires.

Une société, trois responsabilités

La question n'est pas de savoir s'il faut arrêter cette révolution, mais de décider collectivement comment nous voulons la conduire.

Cela implique trois responsabilités.

Une responsabilité politique, d'abord. Il appartient aux pouvoirs publics de veiller à ce que les bénéfices de l'IA profitent à tous. Cela suppose d'accompagner les transformations du travail, d'assurer un partage équitable des richesses créées, y compris par une fiscalité appropriée, de garantir un accès suffisamment large aux technologies et de préserver une autonomie stratégique européenne.

Une responsabilité éducative, ensuite. Nous devons apprendre à utiliser l'IA, mais aussi à comprendre les grands principes de son fonctionnement et à exercer notre esprit critique face à ses réponses. Évitons de lui prêter des qualités humaines : l'intelligence artificielle peut simuler l'empathie, mais nous ne devons pas confondre cette simulation avec des sentiments ou une authentique conscience morale.

Vincent Blondel : "La meilleure défense contre les périls de l'intelligence artificielle, c'est la manière avec laquelle chacun va l'employer"

Une responsabilité individuelle, enfin. Chacun devra apprendre à vivre avec des machines capables d'accomplir des tâches que nous pensions réservées à l'intelligence humaine. Il nous appartiendra désormais de décider ce que nous voulons leur déléguer et ce que nous souhaitons continuer à faire nous-mêmes. Notre humanité ne se réduit pas à notre intelligence. Elle réside aussi dans notre capacité à créer des liens, à faire preuve d'empathie, à exercer notre jugement, à prendre des responsabilités et à donner du sens à nos actions. La meilleure défense contre les périls de l'intelligence artificielle, c'est la manière dont chacun va l'employer.

Ce que vit aujourd'hui la communauté mathématique est une épreuve : voir résolus en quelques heures des problèmes qui avaient occupé des années de vie. Mais la preuve n'est pas tout. Comprendre pourquoi un résultat est vrai, choisir quelles questions méritent d'être posées, transmettre, douter, décider ce qui a du sens et prendre plaisir à apprendre, à comprendre et à créer : ces dimensions restent profondément humaines et elles prendront de la valeur à mesure que les machines gagneront en puissance. À nous, pouvoirs publics, enseignants et citoyens, de les protéger et de les cultiver.

Plus l'intelligence artificielle progressera, plus il nous faudra cultiver ce qui fait notre humanité.


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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