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Le 79e Festival de Locarno s'est tenu du 5 au 15 août. Principale manifestation cinématographique au cœur de l'été, le rendez-vous tessinois continue d'attirer un public nombreux, notamment sur l'immense et spectaculaire Piazza Grande pour les projections nocturnes sur l'écran géant.
Cette année aura permis de découvrir un nombre significatif de films dignes d'intérêt, mais le Festival dans son ensemble a semblé plus soumis que jamais au problème de fond auquel il est confronté depuis des années: la dispersion des idées du cinéma qui y sont mises en avant, l'hétérogénéité de la programmation, les logiques antagonistes qui animent le choix des films.
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L'exemple le plus frappant concerne ce qui est montré sur cette fameuse Piazza Grande, qui fut naguère un écrin capable de sublimer des œuvres ambitieuses. Elle sert désormais surtout à des reprises de classiques hollywoodiens (Les Dents de la mer, Danse avec les loups, Taxi Driver…), à des avant-premières suisses de films découverts à Cannes, et à quelques inédits consensuels.
Nour et Chaya (Sayid El Alami et Douae Butarbuch M'Zaouki) dans Les Yeux verts. | Capture d'écran Haut et Court via YouTubeOn fera une exception pour le film d'ouverture, Les Yeux verts de Fanny Liatard et Jeremy Trouilh. Les réalisateurs découverts il y a cinq ans avec Gagarine poursuivent dans une veine comparable, qu'on pourrait définir comme une nouvelle version du réalisme poétique, où une situation sociale contemporaine est prise en charge par l'affirmation des puissances du conte. Dans ce cas, il s'agit d'enfants immigrés menacés d'expulsion, la petite fille se lançant dans une grande aventure pour sauver son frère aîné du bien réel syndrome de résignation, qui semble un maléfice dû au filtre d'une sorcière alors qu'il est une pathologie résultant des égoïsmes et de la démagogie européennes.
Toutes sections confondues, il y avait soixante-sept longs métrages inédits à découvrir sur les rives du lac Majeur, à côté de la belle rétrospective consacrée aux films, aux réalisateurs, aux scénaristes, et aux circonstances qui ont vu le cinéma américain soumis à la violence du maccarthysme dans les années 1940-1950.
Conçu aussi comme un écho aux contemporaines politiques trumpistes dans le domaine culturel et éducatif, le programme était accompagné de la parution d'un livre collectif très complet, Red and Black, Hollywood Left and the Blacklist, sous la direction d'Ehsan Khoshbakht (Éditions de l'Œil).
En compétition: florilège en pointillés
Conclue par un palmarès qui a attribué le Léopard d'or au pas très convaincant film roumain You Don't Belong Here de Florin Șerban, la compétition internationale, sélection la plus prestigieuse du festival, n'a pas échappé au caractère disparate de l'ensemble de la manifestation.
Parmi les titres présentés figuraient deux auteurs reconnus dans les grands festivals internationaux, le Coréen Hong Sang-soo et le Québécois Denis Côté. Si chacun des deux a offert une très belle proposition de cinéma, il reste que c'est inhabituellement peu, pour des raisons multiples dont la date du festival, qui fait l'objet d'intenses discussions du fait de son positionnement défavorable par rapport aux grands rendez-vous de septembre –Venise, Toronto, Telluride, Saint-Sébastien, New York…
Avec Nowhere to Lay my Eyes, Hong Sang-soo ajoute un chapitre à ce cinéma ultrasensible aux minuscules signes qui rapprochent ou éloignent les hommes et les femmes, les parents et les enfants, ceux qui font des films et les autres.
La manière unique qu'a le cinéaste d'associer douceur et cruauté, instants quotidiens et non-dits de l'existence trouve, grâce notamment à l'actrice Kim Min-hee, une nouvelle et très heureuse mise en forme. Le jury leur a judicieusement décerné à lui le prix de la mise en scène, à elle celui de la meilleure interprétation ex æquo.
Mira et le garçon flamboyant (Larissa Corriveau et Xavier Bergeron), rencontre extrême dans Violence du corps de l'autre de Denis Côté. | HereticViolence du corps de l'autre offre à Denis Côté l'occasion de renouer avec une forme de cinéma de fiction qu'il délaissait depuis Vic+Flo ont vu un ours, il y a une quinzaine d'années.
Aux côtés de l'impressionnante pourvoyeuse de mort désirée interprétée par Larissa Corriveau se déploie un polar itinérant, rêveur et inquiétant, où la douceur et la violence circulent à fleur de peau et de solitude.
I Rarely Wake up dreaming, de la réalisatrice allemande Isabelle Stever, réussit l'improbable hybridation de deux thématiques très prisées des festivals internationaux, le plus souvent avec des résultats limités: la guerre en Ukraine et les problématiques LGBT+.
Le film accompagne un jeune couple dont l'un des membres a récemment opéré une transition de genre, et alors que l'invasion de leur pays par Poutine entraine la mobilisation de tous les jeunes hommes.
Cette situation limite trouve des incarnations justes, attentives, complexes, ne minimisant ni la réalité tragique à laquelle l'Ukraine est confrontée, ni les manières dont des personnes différentes trouvent des réponses différentes face à une situation à plusieurs inconnues.
Multiples retours aux forêts
Il était troublant de voir Les Yeux verts s'ouvrir sur les immenses et paisibles paysages des Landes peuplées de pins, au moment où ceux-ci subissaient, in real life, la violence d'un mégafeu. Symptôme d'un souci écologique ou d'un désir d'«ailleurs», la forêt aura été un motif récurrent, et à usage multiples, de nombreux films montrés à Locarno. Sans oublier la mangrove, décor principal de The Riverbank des Brésiliens Matheus Farias et Enock Carvalho, Prix spécial du jury.
Extrêmement ambitieux, Alberri erranti, du réalisateur italien et sarde Salvatore Merreu, est une fresque fantastique autour de l'affrontement entre des marginaux amis des animaux et de riches notables aussi haïssables que des méchants de conte.
La présence d'enfants sans nom vivant dans les bois tire l'histoire du côté de Peter Pan, quand l'apparition d'une belle princesse à marier ajoute une autre dimension dans le même registre. Inspiré d'un roman d'Alberto Carpita, source littéraire un peu trop présente, le film de trois heures comporte de belles envolées, surtout dans les séquences tournées en pleine nature.
Jade (Louiza Aura) sur la crête entre pulsion et construction d'avenir, vivante, dans D'Ici là, de Sarah Leonor. | La TraverseEn pleine nature, c'est là que se déroule la presque totalité des trois épisodes qui composent D'Ici là de Sarah Leonor, trois saisons, trois personnages principaux, un seul territoire –la forêt vosgienne, et une petite ville qui s'y trouve.
Selon trois tonalités différentes à propos de l'homme qui veut se retirer du monde, de la scientifique qui étudie la faune et est confrontée à des angoisses personnelles, puis de l'adolescente inventant son chemin entre lien physique à son environnement et projet d'avenir, le film trouve une multitude de manières de partager des sensations, et des suggestions d'où émanent d'autre images.
S'il est ici impossible de couvrir la totalité de ce qu'a proposé le festival, il importe de faire aussi place à d'autres propositions singulières, découvertes dans les autres sections.
Owusu (Idrissu Tontie Jr) et le chef de la bande qu'il a rejoint dans les rues d'Accra, dans Ego Reach We All de Amartei Armar. | AKA EntertaimentLa plus inattendue est sans doute Ego Reach We All, du cinéaste ghanéen Amartei Amar, qui suit l'odyssée de deux orphelins à travers la jungle et la savane, puis dans la jungle urbaine de la capitale, où ils intègrent une bande survivant dans les rues. L'énergie des interprètes comme de la réalisation (et de la bande son), et une attention à la multiplicité des lieux, des rapports sociaux, des langues, portent de bout en bout ce premier long métrage.
Très singulier et impressionnant s'avère le poème visuel Todos mis viajes son viajes de regresso, du jeune réalisateur colombien Manuel Ponce de León. Imaginé depuis un présent aux horizons également incertains, le voyage sur un fleuve d'Amazonie d'un couple d'aristocrates suédois à la poursuite d'un mirage embarque dans une rêverie sensuelle, parfois comique et parfois inquiétante, d'une grande force de suggestion.
Le couple d'aventuriers européens (Camila Bejerano Vahigren et Frederik Lundin) à la dérive en quête d'un trésor mythique. | Los Niños FilmsMultiprimé dans la section Cinéastes du présent, le documentaire au ras du quotidien La Ilusion de un verano sin fin, de la réalisatrice argentine Alessandra Sanguinetti accompagne sur plus de vingt-cinq ans deux cousines vivant dans la campagne, de l'enfance à des enjeux de femmes adultes dans le contexte particulier de la pampa.
Rues et scène parisiennes
Autre premier long métrage, signé de la cinéaste et artiste visuelle britannique Beatrice Gibson, At Night, tourné en une nuit dans les rues et les lieux publics de Belleville avec le grand Ben Rivers à la caméra, a été coécrit avec les huit femmes –mère de famille, poétesse, employée, prostituée, musicienne…– qui jouent dans le film des personnages plus ou moins proches de leur existence.
Solitaires ou lors de rencontres, à deux ou en groupe, leur présence, leurs comportements et leurs paroles construisent un univers d'autant plus riche qu'on le sent prêt à accueillir encore bien des passagères.
Ingrid Caven mise en scène et filmée par Albert Serra. | Idéale Audience GroupUne seule femme, mais combien d'existences dans Seize moments de ma vie? Filmée par Albert Serra lors du concert donné au Théâtre des Bouffes du Nord le 22 février 2025, la chanteuse et actrice Ingrid Caven habite et hante simultanément ce spectacle également scénographié par le cinéaste catalan.
Entourée du groupe Molforts, sculptée par la robe de satin noir que Saint Laurent avait jadis cousue sur elle, celle qui fut Zora la rouge dans le huitième et dernier film qu'elle interpréta pour son ex-mari Rainer Werner Fassbinder chante et joue, murmure et crie ces situations vécues, rêvées, cauchemardées, certaines mises en mots par Jean-Jacques Schuhl, qui fit d'elle une héroïne littéraire inoubliable.
C'est bien davantage qu'un concert, sans parler d'une captation: un récit incarné, tout entier matérialisé dans la voix et les gestes de cette femme qui ne lève presque jamais le regard, les yeux tournés vers des horizons de suie et de terreur, d'amour fou et d'aventure.
Ruines et traces vives du combat palestinien
Le cinéaste et archiviste palestinien Mohanad Yaqubi a raté le rendez-vous que lui avait proposé la cinéaste libanaise Jocelyne Saab, quelques mois avant la mort de celle-ci, début 2019.
Sept ans plus tard, avec Les révolutionnaires ne meurent jamais, il reparcourt le cheminement, caméra au poing, de la cinéaste qui documenta avec une intensité fervente les combats menés par les Palestiniens et la gauche libanaise, de 1974 à 1982, soit une quinzaine de films de différents formats, pour le cinéma ou la télévision.
Image d'archive de Jocelyne Saab dans sa maison détruite par les Israéliens dans Les révolutionnaires ne meurent jamais de Mohanad Yaqubi. | Idioms FilmAu-delà de l'hommage à la qualité du regard et de l'écoute de la réalisatrice, au-delà de la documentation très riche accumulée alors, ce sont les échos avec le présent, pour les ressemblances et les différences, qui font du film de Yaqubi une œuvre complexe et féconde.
Dans le dernier film de Jocelyne Saab auquel se réfère Les révolutionnaires ne meurent jamais, film signé d'un Palestinien dont la maison à Gaza vient d'être rasée, Beyrouth ma ville, la réalisatrice se tient devant sa maison, détruite par l'armée israélienne en 1982.
Comme en écho, Nicholas Wadimoff montrait lui le bouleversant Qui vit encore, réalisé en Afrique du Sud avec neuf personnes survivantes du génocide à Gaza, chacune et chacun témoignant de ce qu'il avait vécu dans un décor stylisé, autre manière de mettre au travail les ruines, et les archives, orales et visuelles.
Ces deux films participent ainsi de la multiplicité des formes mobilisées pour simultanément inscrire la résistance palestinienne dans une histoire longue et garder active la relation à l'actualité tragique.
Palmarès
Léopard d'or : You Don't Belong Here (Nu e locul tau aici), de Florin Șerban (Roumanie)
Prix spécial du jury : The Riverbank (A margem do rio), de Matheus Farias et Enock Carvalho (Brésil / Allemagne)
Prix de la mise en scène : Nowhere to Lay my Eyes (Nun dul dega eomne), de Hong Sang-soo (Corée du Sud)
Prix d'interprétation : Kim Minhee (Corée du Sud) pour Nowhere to Lay my Eyes (Nun dul dega eomne) (Corée du Sud) et Monica Bellucci (Italie) pour Ketticè
Mention spéciale pour l'interprétation : Xavier Bergeron (Canada) pour Violence du corps de l'autre et Teodor Butănescu (Roumanie) pour You Don't Belong Here (Nu e locul tau aici)





























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French (CA)