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Pays baltes: Vladimir Poutine va-t-il lancer un nouveau conflit aux portes de l'UE?

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À Tartu (Estonie).

La route de Tallinn, capitale de l'Estonie, à Tartu, deuxième ville du pays, coupe la petite nation balte le long d'une diagonale en direction de la Russie. Après 180 kilomètres, nous arrivons dans les faubourgs. Ici, contrairement à Narva, pas d'inscriptions en russe.

La ville occupe une part essentielle dans l'histoire estonienne, au croisement des influences allemande et russe, entre Europe occidentale et Empire russe. Principal centre intellectuel du pays (avec sa célèbre université datant du XVIIe siècle), ancienne cité membre de la Ligue hanséatique, elle commercialisait le sel, les fourrures et le bois à destination des comptoirs hanséatiques russes de Pskov et Novgorod. Les marchandises étaient transportées d'abord par voie fluviale, puis à travers le lac Peïpous, long de 150 kilomètres sur 50 kilomètres de largeur à son point maximal et 2 kilomètres à son point le plus étroit. Il marque la frontière orientale de l'Estonie avec la Russie.

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Le 9 juillet, pour la première fois depuis l'indépendance de 1991, l'armée russe y a mené des essais de tirs à balles réelles sans notifier les autorités estoniennes. L'exercice consistait vraisemblablement en un entraînement antidrones navals. Cet incident, peu couvert en Europe occidentale, a de nouveau rappelé aux Baltes qu'une «épée de Damoclès» russe est suspendue au-dessus de leurs pays.

La relation complexe de l'URSS avec les nations baltes

Si Emmanuel Todd avait prévu dès 1976 (La Chute finale) l'effondrement de l'URSS en raison de son modèle économique, et Hélène Carrère d'Encausse en avait annoncé la dissolution dès 1978 (L'Empire éclaté) à cause de la poussée démographique des républiques à majorité musulmane, ce ne sont ni l'islam ni le plan quinquennal qui eurent raison du projet soviétique.

Plusieurs évènements-clés y contribuèrent, comme l'émergence du mouvement Solidarność en Pologne, l'élection de Ronald Reagan aux États-Unis. Mais les faits principaux concernent les trois nations baltes. Tout commence avec l'épisode de la voie balte, qui n'aurait jamais été possible sans la Perestroïka.

Le 23 août 1989, jour de la commémoration du cinquantenaire du pacte germano-soviétique (conduisant à l'invasion des pays baltes par l'Armée rouge), une chaîne humaine de 2 millions de Baltes est créée, reliant Vilnius, Riga et Tallinn. Quelques mois plus tard, la Lituanie abolit le monopole du parti unique.

Après la victoire du mouvement Sąjūdis, la petite république déclare son indépendance; quelques semaines après, l'Estonie et la Lettonie déclarent à leur tour une période de transition vers l'indépendance. S'ensuivent un blocus économique, une intervention des forces spéciales soviétiques à Vilnius et Riga, et par enchaînement, trois référendums sur leur souveraineté entre février et mars 1991. Par effet de dominos, ceci conduit à la tentative de coup d'État du 19 août 1991 contre Gorbatchev, à la révolte menée par Eltsine et en dernier lieu à la fin de l'URSS.

Pourquoi les Baltes, et pas l'économie (Todd) ou les républiques musulmanes (Carrère d'Encausse)? À cela, une explication: le roman national. L'économie soviétique aurait pu décliner encore longtemps, les Russes ne mouraient pas de faim. Les républiques musulmanes étaient les plus subventionnées de l'Union soviétique, leurs élites inféodées à Moscou. Pour les Baltes, proches de l'Europe, c'était une course contre la montre afin de ne pas être noyés sous l'immigration russe. L'occupant menaçait de les absorber. Quand l'occasion s'est présentée (la Perestroïka visant à relancer l'économie par la réforme), ils se sont libérés, emportant l'édifice entier avec eux.

Pour les Baltes, la Russie reste «l'occupant»

Pour les Baltes, les Russes ont «suspendu» leur indépendance, obtenue en 1918 à la suite de l'annexion illégale de Staline en 1940. Comme les Suédois, les Norvégiens ou les Finlandais, les Baltes se considèrent étrangers au monde russe. Les Estoniens parlent une langue finno-ougrienne, les Lettons et les Lituaniens des langues baltes (une branche indo-européenne indépendante). Les Lituaniens sont catholiques, les Estoniens et Lettons en majorité des luthériens.

Si Riga était l'un des principaux centres industriels de l'URSS, et l'Estonie un centre naval important, si de nombreux Baltes ont participé à l'expansion de l'Empire russe (Ferdinand Von Wrangel, amiral germano-balte, était le gouverneur de l'Amérique russe), ils n'appartiennent pas à la sphère culturelle russe.

Que ce soient l'OTAN ou l'UE, on ne trouve pas d'élèves plus dévoués, plus zélés de la cause européenne ou nord-atlantique. Les Baltes ont compris dès 2007 (discours de Poutine à Munich, évènements du Soldat de bronze à Tallinn) que la stratégie d'apaisement de la Russie mènerait à la catastrophe. Pendant des années, les Ouest-européens les ont considérés comme des «paranoïaques». À tort.

Pour le Kremlin, les pays baltes ne sont pas de vrais pays

De l'autre côté de la frontière, la perception est fort différente. Les minorités russes, les «Russes de l'étranger», y sont, selon le Kremlin, persécutés par des politiques d'oppression culturelle. Ces petits pays constituent historiquement l'avant-poste russe sur la Baltique. En clair, pour la Russie, ces pays ne sont pas de vrais pays. Et leur intégration dans l'OTAN et l'UE un scandale qui devra être renversé.

Que ce soient Sergueï Lavrov («Ces têtes brûlées d'Estoniens»), le président Poutine («Pierre le Grand n'a pas conquis ces terres, il les a récupérées…»), ou Dimitri Medvedev («Qui se soucie des pays baltes? Ce ne sont que de petites provinces russes temporairement détachées…»), les dirigeants russes restent coutumiers de ces attaques. Ils n'ont pas l'importance culturelle de la «Petite Russie» (Ukraine) ou la «Russie blanche» (Biélorussie). Pour le Kremlin, ce sont des territoires à reprendre.

Leur intégration dans l'OTAN et l'UE a tout changé dans la perception de sécurité russe

Il suffit de regarder la carte. Pour Moscou, on est passés d'une situation où la Baltique était une mer neutre (Finlande et Suède, avec une façade de la Baltique orientale allant de Saint-Pétersbourg à l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, Kaliningrad) à une situation où la Fédération de Russie dispose seulement de deux accès à la mer, l'exclave de Kaliningrad, très exposée en cas de conflit avec l'OTAN, et un couloir maritime au départ de Saint-Pétersbourg.

Avec la situation sur le front ukrainien qui se dégrade pour Moscou, l'économie russe en chute libre (inflation, taux d'intérêt, baisse des réserves du fonds souverain, surchauffe de l'emploi due à l'économie de guerre), Poutine pourrait choisir d'élargir le conflit en s'en prenant aux pays baltes.

En dépit d'une présence renforcée de l'OTAN depuis 2014 (Enhanced Forward Presence: trois bataillons tactiques multinationaux sont positionnés à Tapa en Estonie, Adazi en Lettonie, Rukla en Lituanie), la région balte constitue le maillon faible de l'alliance contre une éventuelle attaque russe. En plus des forces de l'OTAN (4.000 soldats), les pays baltes peuvent aligner 40 à 45.000 soldats, sans compter les réservistes. En face, selon le renseignement estonien et scandinave, les Russes disposeront bientôt de 115.000 troupes positionnées à proximité de la frontière.

Les trois cibles potentielles du Kremlin

  • Narva-Peïpous (Estonie orientale), effectuer un test

L'Estonie partage une frontière longue de 294 kilomètres avec la Russie. Entre 1945 et 1989, l'émigration russe en Estonie a fait passer le pourcentage de la population russe de 3% à 39%, retombé à 21% aujourd'hui. Le «scénario de Narva» ressemblerait à ceci: une attaque hybride puis cinétique, s'appuyant sur des séparatistes russophones basés à Narva (90% de la population est russophone), avec une prise de contrôle de la ville.

Elle serait suivie d'une invasion de la province de Ida-Viru, dotée aussi d'une forte population russophone, qui s'étend de Kohtla-Järve jusqu'à la rive nord du lac Peïpous. Parvenus à quelques kilomètres de Tartu, les troupes russes se retireraient et des «séparatistes» proclameraient l'indépendance d'une «république d'Ida-Varu», représentant 10% de la population estonienne et 7% de sa superficie. L'Estonie garderait 90% de son territoire. L'OTAN serait confrontée à un dilemme: intervenir ou pas?

  • Daugavpils (Lettonie), frapper au cœur

Comme Narva, Daugavpils est une ville russophone. Située à seulement 30 kilomètres de la Biélorussie, la ville est au carrefour de la Biélorussie, de la Lettonie et de la Lituanie. Une prise de contrôle de la ville industrielle, nœud ferroviaire et routier, s'inscrirait dans une démarche d'isolement de la région balte. De Daugavpils, l'armée russe pourrait rapidement isoler la Lettonie et l'Estonie, puis rejoindre l'exclave de Kaliningrad. Une telle attaque marquerait le début d'une guerre ouverte contre l'OTAN.

  • Suwałki (Lituanie): isoler l'ensemble de la région

Depuis l'indépendance des pays baltes, l'exclave de Kaliningrad, avant-poste russe sur la Baltique, est isolée du reste de la Russie. Seule une bande de terre de 65 kilomètres, le corridor de Suwałki, relie Kaliningrad à la Biélorussie.

Une attaque combinée de troupes postées en Biélorussie et à Kaliningrad permettrait de prendre le corridor en quelques heures, fermer les accès routiers et ferroviaires nord-sud et empêcher la création d'un pont aérien vers Vilnius ou Kaunas, grâce aux stations de guerre électronique de Tobol-M et des défenses antiaériennes S-400.

Seuls le renseignement, la présence de troupes avancées de l'OTAN dans les pays baltes, le renforcement des capacités militaires de l'Europe et un réalisme politique permettront de maintenir une architecture de sécurité stable dans un environnement instable, au cœur des tensions présentes et à venir entre l'Europe et la Russie.

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