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Penser l’eau et le corps à la Manif d’art de Québec

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La 12e Manif d’art de Québec, seule biennale d’hiver en Amérique du Nord, commissariée cette année par l’historien de l’art, critique et artiste interdisciplinaire Didier Morelli, s’articule autour de deux grands axes, dont l’ampleur — peut-être un peu excessive — invite le spectateur à diverses réflexions sociopolitiques, sans pour autant sacrifier la notion d’art.

Comme le laisse entendre le titre, Briser la glace/Splitting Ice, le premier axe interroge notre manière d’habiter l’hiver, de nous approprier et d’apprivoiser le froid, « de s’engager avec la glace, que l’on brise avec notre corps à travers de nombreuses activités, qui sont comme des performances ». Morelli évoque comment il a été « inspiré par Françoise Sullivan et par sa performance Danse dans la neige (1948) ainsi que par Promenade parmi les raffineries de pétrole (1973), deux œuvres dans lesquelles Françoise se met à transformer la neige avec son corps, se mettant en relation avec le territoire. Mais c’était aussi important pour moi de ne pas être limité à une perspective hivernale ou nordique. Je voulais aussi interroger et briser les stéréotypes de la nordicité en lien avec les identités québécoise et canadienne. Et je ne voulais pas rester simplement dans une perspective nordique, hivernale, parce que ça me limitait géographiquement. »

D’où l’élargissement de la réflexion : « Mais qu’est-ce qui se passe l’hiver quand on brise la glace ? On la fond avec notre corps, et elle entre dans les cours d’eau, puis dans l’océan ; elle se dirige peut-être vers Porto Rico, vers Taïwan ou vers l’Australie… Je voulais penser comment l’eau, à travers ces différentes formes, nous unit, explique Morelli. Certains artistes de la biennale parlent donc plutôt de leur corps en relation avec l’eau, parce que dans leur situation géographique, c’est avec l’eau et non avec la glace qu’ils entrent en relation. Je me suis inspiré de certaines théories de communautés autochtones qui mettent en valeur l’environnement et spécifiquement l’eau. Mais je me suis aussi inspiré d’un courant de pensée hydroféministe qui explique que nous sommes tous à base d’eau, que nous sommes unis par l’eau. »

Mais encore ? « On est tous faits d’eau, on est sur une planète d’eau, une planète bleue… L’eau représente la vie. Et puis, l’eau définit et transforme nos territoires, continue l’historien de l’art. Dans la biennale, il y a un iceberg géant (de caoutchouc et de polyester) de deux étages conçu par Jessie Kleemann. C’est un iceberg qui semble respirer dans l’espace. Il représente la fonte des glaces et la crise climatique. Je l’ai associé à un drapeau fait par une artiste portoricaine nibia pastrana santiago, œuvre qu’elle a faite sur les berges de différentes plages en Floride, afin de dénoncer le fait qu’il y a la privatisation des plages, mais aussi la montée des eaux qui affecte des communautés vulnérables. Ces œuvres sont connectées par l’eau et les corps… C’est ce genre de juxtaposition que je mets en valeur dans cette biennale. »

Malgré quelques œuvres plus littérales, on sera fortement interpellé par les vidéos de Nicolas Renaud, celle de Maureen Gruben ou par le court film sur la fausse neige hollywoodienne de Minha Park… Mais on sera surpris par l’installation vidéo Near Far (2026) de Joyce Joumaa, qui fait un amalgame plutôt superficiel entre la chanson My Heart Will Go On de Céline Dion et des images du référendum de 1995 afin de jeter « un regard sur la résurgence actuelle du nationalisme québécois et le renouveau des débats identitaires ». L’artiste nous incitant « à tirer la sonnette d’alarme face à l’iceberg vers lequel nous risquons de foncer ».

Performance et performativité

Morelli étant aussi historien de la performance, cette biennale est une occasion d’y traiter de ce type d’art, mais aussi, plus généralement, de la performativité. Ce concept qui, depuis le livre Gender Trouble (1990) de Judith Butler, a pris un essor considérable avec les Gender Studies. Morelli explique que la performativité pourrait se résumer par « tout ce que nous faisons au quotidien qui crée qui nous sommes par la répétition. On peut parler de performance de genre, que le genre est construit à travers des répétitions. Mais par la performance, on peut aussi briser les stéréotypes. Dans la biennale, on pourra voir des exemples d’artistes qui, par des performances [documentées], ont voulu casser, créer une fracture dans ce qui est considéré comme étant la norme, afin de repousser certaines structures de pouvoir ».

Judith Butler semble donc un modèle pour lui ? « Il y a plusieurs autres théoriciens… On peut parler de performance de genre, mais aussi de performance de race, d’identités culturelles diverses. Le genre est une façon facile d’articuler ce concept, mais il y a bien d’autres types de performances. Dans la biennale, on pourra, par exemple, retrouver Lori Blondeau, artiste crie saulteaux et métisse qui, en 1997, a créé Lonely Surfer Squaw, œuvre où on la voit avec son surf board en styromousse rose aux abords d’une rivière à Regina, portant un bikini en fausse fourrure brune, une œuvre importante dans l’histoire de la performance au Canada, œuvre qui veut briser le stéréotype de la femme autochtone sexualisée, reprenant le terme Squaw, utilisé autrement par sa communauté, afin de réaffirmer une identité. Elle réclame aussi le surf board, un objet de sport qu’on associait à la pin-up californienne — yeux bleus, cheveux blonds — pour le ramener à des sources ancestrales d’Australie. »

Signalons que du côté des performances artistiques, Sylvie Tourangeau proposera, les 19 mars et 18 avril prochains, les 2e et 3e volets de Fondre et se fondre. Anouk Verviers, dans le cadre de son expo Construire, déconstruire et reconstruire des colonnes de torchis aussi hautes que nos corps, présentera les 7 et 21 mars une longue performance de 5 heures, à partir de midi. À ce sujet, le visiteur sera peut-être un peu déçu par le nombre limité de performances présentes dans cet événement qui en fait pourtant un axe majeur.

Un catalogue, qui sortira en avril, permettra sûrement de compléter les réflexions sur ces sujets.

Nicolas Mavrikakis était invité à Québec par Manif d’art 12 — Biennale d’art contemporain.

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