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FIGAROVOX/TRIBUNE - Les élections municipales ont été marquées par un fort taux d’abstention. À la lumière de l’œuvre de Christopher Lasch, l’amiral explique comment les élites occidentales ont créé une démocratie « sans le peuple », provoquant ainsi une rupture des citoyens avec les institutions.
Directeur général de la FMES (Fondation méditerranéenne d’études stratégiques), l’amiral (2s) Pascal Ausseur a assumé des responsabilités opérationnelles dans les domaines politico-militaires et des relations internationales.
Partout en Occident le sentiment d’une démocratie malade se diffuse. Les élections municipales en France l’ont illustré une fois de plus : l’abstention record, le poids croissant des extrêmes et la cristallisation d’un « vote de classe » (urbains, ruraux, diplômés, populaires, issus de la migration) sont la marque d’une confiance perdue des citoyens envers les institutions, les processus et les acteurs politiques, en miroir de la crainte qu’éprouvent ces mêmes acteurs vis-à-vis des « masses populaires ». L’attrait pour les partis radicaux ou la violence de rue d’un côté, la méfiance à l’égard des populismes ou des référendums de l’autre, sont les symptômes de cette désaffection mutuelle croissante.
Pourquoi ce blocage ? Plusieurs analyses contradictoires tentent de l’expliquer. Le discours de Munich en février 2025 du vice-président américain JD Vance avait marqué les esprits : il insistait sur le refus des élites politiques européennes d’écouter les revendications populaires. Il avait créé la stupeur chez les Européens qui, au contraire, considèrent que les États-Unis de Donald Trump trahissent la démocratie en évacuant le droit. Qui a raison ? L’équipe Trump qui revendique la légitimité par la seule élection au risque de tendre vers une forme d’autocratie élective que ne renierait pas Vladimir Poutine ? Ou les gouvernements européens qui soulignent que « l’État de droit » est la seule marque de la démocratie qui pourrait presque s’affranchir du vote ?
En réalité ce débat n’est pas nouveau et marque moins un clivage transatlantique qu’une fracture sociale et politique très forte qui traverse toutes les sociétés occidentales. Cette dissociation fragilise le cœur de notre héritage partagé : la démocratie, c’est-à-dire une organisation politique originale, élaborée il y a deux siècles, fondée sur « l’égalité des conditions » et qui permet au peuple considéré comme souverain de conduire sa destinée.
Dès les prémices au 19e siècle, la question du rapport entre le peuple et le droit, et derrière elle celle du rôle des élites dans le fonctionnement démocratique, était posée. Tocqueville avait identifié l’importance de la culture et de l’éducation des citoyens pour surmonter l’effet pervers des passions et la tyrannie de la majorité. La démocratie nécessite un état d’esprit ouvert, une disposition intellectuelle au compromis qui permette le débat, l’acceptation du fait majoritaire et la prise en compte des préoccupations de la minorité. Cette propension à l’accommodement, si elle est favorisée par le sentiment d’appartenir à une même communauté de destin, n’est pas naturelle. Elle impose donc une éducation particulière et des règles de droit consenties. L’échec de la diffusion de la démocratie hors d’Europe lors des dernières décennies l’a rappelé.
Le philosophe américain a souligné dès les années 90 le détachement progressif mais radical des élites occidentales vis-à-vis de leurs concitoyens et l’impact considérable de ce divorce sur le fonctionnement démocratique.
Pascal AusseurDans les pays occidentaux qui ont créé le concept, la question a vite été tranchée. Les élites, dépositaires de la culture et prescriptrices des normes éducatives, se sont placées aux commandes des démocraties qui se sont progressivement étendues en Europe et en Amérique, pour formaliser et encadrer les choix des populations. Leur tendance naturelle à instiller des accents aristocratiques à la démocratie, que Tocqueville avait identifiée, était rendue acceptable par l’appartenance commune à l’État-nation qui leur permettait de faire corps avec le peuple qu’elles représentaient.
C’est sur ce point que Christopher Lasch porte une analyse intéressante. Le philosophe américain a souligné dès les années 90 le détachement progressif mais radical des élites occidentales vis-à-vis de leurs concitoyens et l’impact considérable de ce divorce sur le fonctionnement démocratique. Les riches, les instruits et les puissants ont progressivement déserté leur rôle. Ils ont cessé de travailler à préserver les acquis de la civilisation occidentale, l’héritage des lumières européennes et la recherche du bien commun qui sont à la base des démocraties modernes.
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Comment les élites occidentales en sont-elles venues à « liquider le peuple » ? Christopher Lasch décrit avec minutie leur émancipation progressive des carcans de la vie commune. Obsédées par la recherche de l’autonomie individuelle, elles se sont lancées dans la quête effrénée de l’« estime de soi » (objectif de toute vie) et la poursuite d’un hédonisme consumériste (synonyme de bonheur). Dans une accélération devenue folle à partir du milieu du 20e siècle, l’ambition initialement libératrice des Modernes qui donnait à chacun le droit de rechercher son bonheur individuel, s’est transformée progressivement en machine à atomiser les sociétés.
À cette dérive individualiste s’est associée l’évolution du capitalisme vers un libéralisme qui a inséré le marché dans tous les interstices de la vie en commun. Tout a désormais un prix, y compris les fondamentaux de la vie en société comme l’attention, la solidarité ou la protection. L’essor du rôle de l’argent a renforcé la désintégration des communautés, qu’elles soient familiales, de voisinage ou nationales. Ce capitalisme déterritorialisé et financiarisé, qui se matérialise par « la gratification immédiate et l’obsolescence systématique », répudie les contraintes liées à la responsabilité et à l’engagement de long terme et participe à la destruction des liens familiaux, sociaux et historiques. Simone Weil avant Lasch avait déjà souligné l’effet délétère de ce déracinement.
La charge est sévère et dérangeante mais la conséquence de la rupture de confiance au sein de nos sociétés est palpable : les populations se font face, les communautés nationales sont exsangues, la démocratie se meurt.
Pascal AusseurL’essor du rôle de l’argent a renforcé la désintégration des communautés, qu’elles soient familiales, de voisinage ou nationales. Les nouvelles élites ont identifié l’arme fatale pour justifier leur nouvel ascendant : la généralisation abusive du concept de « méritocratie ». En légitimant les succès des uns et les échecs des autres, cette méritocratie sans discernement a renforcé l’assise d’une classe élitiste décomplexée, indifférente, de plus en plus inégalitaire et obsédée par l’élargissement du champ de ses choix personnels. Sûre de son bon droit, elle revendique des transgressions toujours plus fortes à l’encontre des valeurs traditionnelles qui étaient le ciment protecteur des plus faibles.
Cette « classe de la culture du discours critique et de la recherche frénétique du profit », qui s’arroge le monopole du bon goût et des usages, ne reconnaît ni limite, ni gratitude, ni devoir. Prescriptrice de normes et de valeurs qui confortent sa domination sociale, elle se caractérise par un refus de la contradiction, en particulier celle qui s’appuie sur le logiciel honni de la tradition, de la notion du bien commun ou de l’enracinement social, décrits comme un réflexe réactionnaire suspect.
Pour Lasch cette nouvelle « trahison des clercs » a généré une parodie de démocratie : l’entre-soi des élites qui contrôlent les flux d’argent et d’information et s’appuient sur l’atomisation des masses et la dislocation des valeurs partagées pour maintenir une organisation politique et économique conforme à leurs valeurs et leur intérêt. La charge est sévère et dérangeante mais la conséquence de la rupture de confiance au sein de nos sociétés est palpable : les populations se font face, les communautés nationales sont exsangues, la démocratie se meurt.
Nous le sentons tous, l’Europe et la France sont prises en étau. D’une part notre modèle est rejeté par les nouveaux compétiteurs à l’Est, au Sud et désormais également à l’Ouest et d’autre part nos populations le remettent en cause car ils ont le sentiment qu’il a été dévoyé.
Le monde brutal qui s’annonce imposera aux Français et aux Européens de se serrer les coudes pour assumer les efforts collectifs indispensables à notre survie en tant que pays et en tant que civilisation. Face à la paralysie qui s’instaure en raison de la méfiance et du ressentiment entre le bas et le haut de la pyramide sociale, le retour à une forme d’autocratie est une solution qui se profile. Elle représenterait une terrible régression et le déni de ce qui est la nature même de l’Europe et qui a fait sa force : l’articulation de l’humanisme et de l’intérêt général.
Démocratie sans le peuple ou démocratie sans le droit ? il nous faut retrouver le bon équilibre. Pour cela il faut recréer une communauté nationale qui transcende les particularismes et les fantasmes d’émancipation individuelle. C’est la condition d’une confiance retrouvée et d’un effort partagé. Une question de survie.


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