Trente-neuf millions de voyageurs en 1900, sept millions à peine en 1927. La chute est vertigineuse, et elle a une cause précise : ni les bombardements, ni un réseau mal desservi n’ont eu raison de la Petite Ceinture. C’est un concurrent plus rapide et mieux implanté qui a vidé ses quais, année après année, jusqu’à l’arrêt total du trafic voyageurs le 23 juillet 1934.
À retenir
- Un transport en commun parisien oublié a connu un succès colossal avant une chute vertigineuse
- Plusieurs décennies après 1934, des trains continuaient à circuler sur cette ligne : la vraie histoire est plus complexe
- Aujourd’hui, ces rails abandonnés abritent une biodiversité surprenante au cœur de la ville
Sommaire
- Un succès de l’exposition universelle, tué à petit feu par le métro
- Le fret a tenu bon près de soixante ans de plus
- Des rails, des tunnels et des gares qui n’ont jamais été démolis
- Une flore spontanée qui a colonisé les ballasts, mais pas partout
Un succès de l’exposition universelle, tué à petit feu par le métro
La ligne circulaire avait pourtant tout pour durer. Construite entre 1852 et 1869 pour relier les grandes gares parisiennes entre elles, elle atteint son apogée lors de l’exposition universelle de 1900, où le trafic atteint 38 millions de voyageurs. Un chiffre colossal pour l’époque, presque autant que la population totale de la France actuelle qui aurait emprunté cette boucle en une seule année.
Puis tout s’effondre. Le nombre de voyageurs diminue de manière spectaculaire : 39 millions en 1900, 14 millions en 1913 et 7 millions en 1927. La raison tient en un mot : obsolescence. Ses fréquences insuffisantes, l’espacement entre les gares, leurs équipements vieillots et leur accès parfois malaisé rebutent les usagers, qui subissent en outre la concurrence du métropolitain et de l’autobus, moyens de transport mieux adaptés aux besoins urbains. Le métro parisien, ouvert en 1900 justement, descend directement au cœur des quartiers. La Ceinture, elle, contourne Paris par l’extérieur, avec des gares parfois éloignées des lieux de vie.
Le couperet tombe en juillet 1934. Alors que le métro a atteint sa pleine maturité et que les derniers tramways cèdent la place aux autobus, le service voyageurs est supprimé sur la petite ceinture, exception faite de la ligne d’Auteuil. Le jour même, une ligne d’autobus portant le même nom, PC, est mise en service pour reprendre les trajets. La boucle ferroviaire n’a jamais retrouvé son public.
Le fret a tenu bon près de soixante ans de plus
Voilà le point que beaucoup ignorent, et qu’il faut corriger : la ligne n’a pas sombré dans le silence total en 1934. Fermée au trafic de voyageurs cette année-là, elle a persisté pour des trains de liaisons grandes lignes jusqu’en 1989. Marchandises, wagons de jonction entre réseaux, convois techniques : la Petite Ceinture a continué à irriguer Paris pendant des décennies. Les trains de fret ont été arrêtés en 1993, et même après cette date, des échanges de matériel roulant ont encore eu lieu au nord jusqu’en 2000, des trains de découverte ont circulé jusqu’à fin 2003, et des circulations de service ont été observées en 2012 et 2019.
Certaines associations de défense du patrimoine ferroviaire s’agacent d’ailleurs régulièrement de voir la ligne présentée comme abandonnée dès 1934. Une nuance qui mérite d’être connue : la mort de la Petite Ceinture a été lente, en plusieurs actes, pas un simple rideau tiré en une nuit.
Des rails, des tunnels et des gares qui n’ont jamais été démolis
Ce qui frappe surtout, c’est ce qui n’a pas bougé. Contrairement à tant d’infrastructures obsolètes rasées pour laisser place à des immeubles, l’essentiel du tracé de la Petite Ceinture est resté en l’état : rails encore en terre, tranchées creusées dans le sol parisien, viaducs de pierre, tunnels, et bâtiments de gares parfois intacts depuis plus d’un siècle. Une exception notable : le viaduc d’Auteuil, endommagé pendant la Seconde Guerre mondiale, a été démoli en 1960 et remplacé par le pont du Garigliano, interrompant la continuité du tracé à cet endroit précis.
Une portion de la ligne a même connu une seconde vie ferroviaire. La ligne d’Auteuil ferme en janvier 1985 mais elle est partiellement réutilisée sur trois kilomètres entre Pereire-Levallois et Henri-Martin pour le RER C, mis en service en 1988. Si vous empruntez cette portion aujourd’hui pour rejoindre l’ouest parisien, vous roulez donc, sans le savoir, sur un tronçon de l’ancienne Ceinture.
Une flore spontanée qui a colonisé les ballasts, mais pas partout
Le reste du tracé, laissé à lui-même pendant des décennies, est devenu un terrain d’expérimentation biologique inattendu en plein cœur de la ville la plus dense de France. 220 espèces de plantes et d’animaux y vivent ou s’y promènent, entre le parc André-Citroën et le parc Georges-Brassens, et certains recensements plus larges, portés par des élus écologistes parisiens, avancent même près de 600 espèces observées sur l’ensemble de la ligne, réparties entre 254 plantes, 34 oiseaux, 8 mammifères, 2 reptiles, 32 mollusques et 231 insectes. Une thèse universitaire menée en collaboration avec le Muséum national d’histoire naturelle a même confirmé que la Petite Ceinture constitue aujourd’hui un corridor écologique majeur dans Paris.
Toute la boucle n’est pourtant pas ouverte au public. Certaines sections restent closes, grillagées, livrées à une nature qui n’y a jamais été plantée par la main de l’homme. D’autres ont fait l’objet d’aménagements paysagers pensés dès 2013 pour concilier promenade et préservation des habitats naturels : boisement, prairie, friche, lisière forestière, végétation pionnière des ballasts et des murs. Dans le 15e arrondissement, un nouveau segment ouvert récemment a permis de porter la continuité de la Petite Ceinture à près de 2 kilomètres de liaison piétonne et 5 hectares d’espaces écologiques, reliant les parcs André Citroën et Georges Brassens.
La ligne circulaire n’est donc ni un vestige mort ni un simple sentier vert entretenu par la mairie. C’est un objet hybride, où des rails rouillés côtoient des refuges pour la faune sauvage, et où certains passages restent fermés au nez et à la barbe des promeneurs curieux, faute d’accord entre riverains, associations et gestionnaires du foncier ferroviaire. Un fauvette forestière rare, Hippolais polyglotta, y a d’ailleurs été observée nichant à quelques mètres des immeubles haussmanniens, preuve qu’à Paris, la friche urbaine peut encore surprendre.
Sources : ecologieparis19.fr | paris.fr


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