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On croyait le cannibalisme néolithique guidé par une seule faim : sous Grenade, mille os ressortis des réserves racontent trois histoires distinctes

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Et si nos ancêtres du Néolithique n’avaient pas tous cédé au cannibalisme pour les mêmes raisons ? Dans les entrailles de trois grottes andalouses, à quelques encablures de Grenade, des chercheurs viennent de rouvrir un dossier vieux de plusieurs millénaires. Près de mille ossements, oubliés dans des cavités explorées il y a plus de cinquante ans, ont été soumis à un examen minutieux mêlant statistiques et intelligence artificielle. Le résultat bouscule l’image d’un cannibalisme unique et uniforme que l’on associait volontiers à cette lointaine période de l’histoire humaine.

À retenir

  • Une analyse combinant statistiques et intelligence artificielle sur près de 1 000 ossements issus de trois grottes andalouses révèle que le cannibalisme néolithique prenait des formes multiples et non uniformes.
  • À Malalmuerzo, vers 5000 avant notre ère, une violence collective a frappé des victimes de tous âges sans distinction, évoquant un conflit massif plutôt qu’un rituel.
  • À Carigüela, deux crânes ont été transformés en coupes à boire, tandis qu’à Majolicas, vers 3800 avant notre ère, des ossements teintés de cinabre suggèrent des pratiques rituelles ou funéraires sans trace de violence.

Les grottes de Grenade gardaient un secret vieux de 7 000 ans

Les grottes de Grenade gardaient un secret vieux de 7 000 ans Au moins deux crânes humains néolithiques ont été façonnés en coupés dans la grotte de Carigüela à Grenade. Crédit : Antonio Rodríguez-
Crédit : © Antonio Rodríguez- Hidalgo / IAM-CSIC

Malalmuerzo, Carigüela et Majolicas : trois noms qui ne parlent qu’aux archéologues, mais qui recèlent pourtant l’une des histoires les plus troublantes du Néolithique européen. Ces cavités situées dans la région de Grenade, en Andalousie, avaient déjà livré leurs premiers secrets il y a plus de cinquante ans. Mais c’est seulement maintenant, grâce à des outils d’analyse modernes, que les ossements exhumés révèlent toute la complexité de ce qui s’y est joué. Pendant près de 7 000 ans, ces restes humains ont attendu, silencieux, que la science leur redonne enfin la parole.

Ce qui rend cette découverte si fascinante, ce n’est pas seulement son ancienneté, mais la diversité des scènes qu’elle raconte. Loin d’un simple rituel répété à l’identique de grotte en grotte, chaque site semble avoir été le théâtre d’un épisode particulier, avec ses propres circonstances, ses propres victimes et, probablement, ses propres motivations.

Mille ossements, une IA et un verdict qui bouscule l’archéologie

Pour percer ce mystère, les chercheurs ont dû composer avec une masse de données considérable : près de 1 000 ossements à trier, classer et interpréter. La méthode retenue combine une analyse statistique poussée avec de l’intelligence artificielle, capable de repérer et de catégoriser les traces laissées sur les os : fractures, coupures, impacts contondants ou encore marques de dents. Cette approche permet également d’estimer l’âge des individus concernés, un détail qui s’avère décisif pour comprendre la nature des événements survenus.

Grâce à ce réexamen minutieux, le verdict est sans appel : il n’existe pas une seule forme de cannibalisme néolithique, mais bien des pratiques et des contextes sociaux très différents selon les sites. Une conclusion qui invite à revoir la manière dont on raconte cette période de l’histoire, souvent réduite à une image unique et caricaturale.

Malalmuerzo, le jour où la violence a frappé tout un groupe sans distinction d’âge

C’est à Malalmuerzo que l’histoire prend sa tournure la plus brutale. Vers 5000 avant notre ère, un acte unique de violence collective y a touché des victimes de tous âges, sans distinction. Ni les plus jeunes ni les plus âgés n’ont été épargnés, ce qui suggère un événement d’une ampleur inhabituelle, peut-être lié à un conflit ou à une agression massive plutôt qu’à un rituel isolé.

Cette scène tranche nettement avec l’image d’un cannibalisme motivé uniquement par la faim ou la survie. Ici, tout indique un basculement soudain, presque explosif, où un groupe entier a été frappé de plein fouet. Les causes précises restent floues, mais ce type d’épisode s’inscrit dans un contexte plus large de conflits qui a traversé le Néolithique.

Carigüela et Majolicas, quand les crânes deviennent des coupes et les os rougissent de cinabre

À Carigüela, l’histoire s’étend sur plusieurs périodes néolithiques, comme si cette grotte avait servi de témoin discret à des pratiques qui se sont répétées au fil du temps. Le détail le plus saisissant reste la transformation de deux crânes en coupes à boire, un geste qui évoque davantage une manipulation symbolique des restes humains qu’un simple acte de survie.

À Majolicas, l’épisode le plus récent, daté d’environ 3800 avant notre ère, offre un visage totalement différent. Ici, pas de traces évidentes de violence : des ossements teintés en rouge, probablement au cinabre, un minéral rare à l’époque, laissent penser à des motivations rituelles ou funéraires plutôt qu’à un acte guerrier. Ce contraste avec Malalmuerzo illustre à merveille la diversité des situations regroupées, un peu trop vite, sous l’étiquette unique de cannibalisme néolithique.

Trois grottes, trois époques, un même geste aux visages multiples

Trois grottes, trois époques, un même geste aux visages multiples Un crâne néolithique adulte provenant de la grotte de Majolicas présente des marques de découpe dues au dépeçage.
Crédit : © Antonio Rodríguez- Hidalgo / IAM-CSIC

Par ailleurs, les chercheurs distinguent trois grandes périodes de cannibalisme en Europe néolithique : la fin du VIe millénaire avant J.-C., le milieu du Ve millénaire avant J.-C., et la fin du IIIe millénaire avant J.-C.. Trois moments, séparés par des siècles, où l’humanité a semble-t-il eu recours à des pratiques similaires, mais pour des raisons qui semblent avoir profondément varié.

Ce qui ressort avant tout, c’est la constance d’un contexte mêlant conflit et manipulation rituelle des restes humains tout au long du Néolithique. Si l’identité exacte des victimes ou les liens éventuels entre les groupes de ces trois grottes demeurent inconnus, une chose semble claire : le cannibalisme néolithique n’a jamais été un phénomène monolithique, mais plutôt un geste réapparu, sous des formes différentes, au fil des millénaires.

De la violence collective de Malalmuerzo aux crânes transformés en coupes de Carigüela, en passant par les ossements rougis de cinabre de Majolicas, ces trois grottes de la région de Grenade dessinent un tableau bien plus nuancé qu’on ne l’imaginait. Elles rappellent qu’un même mot, cannibalisme, peut recouvrir des réalités humaines et sociales radicalement différentes selon les époques. Reste à savoir combien d’autres grottes, ailleurs en Europe, attendent encore que la science vienne réveiller leurs propres secrets.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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