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Pardon ? Pardonner aux bourreaux ? Même à Hitler ? Franchement. C’est complètement, complètement cinglé. Je n’avais même jamais de toute, toute, toute ma vie pensé associer ces deux concepts l’un à l’autre. Ce n’est pas que j’y avais réfléchi et m’étais dit : ça serait impossible. Non, ces deux réalités n’étaient même jamais entrées dans le même plan cartésien. Comme deux droites parallèles destinées à ne jamais, jamais se rencontrer. Jusqu’à ce que ma vie soit pour toujours changée par les mots de la Dre Edith Eva Eger, psychologue.
J’ai lu le premier livre de l’autrice, qu’elle a signé à 90 ans. Quel incroyable témoignage d’espoir important pour notre humanité ! D’abord, en ce début d’année, si tu es du genre à ne pas avoir pris de résolutions et à avoir abandonné un vieux rêve ou l’envie d’une aventure sous prétexte que tes traits sont déjà trop tirés par la gravité et que tu as le cheveu qui grisonne, Mme Eger est un beau pied de nez à l’excuse voulant qu’il soit trop tard. Ça, c’est pour l’espoir de surface. J’en rirais presque tellement ça dépasse les conventions, de se mettre à son premier livre à 90 ans. À son premier n’importe quoi, d’ailleurs. C’est littéralement regarder le temps dans les yeux et lui dire : « Je te gage que je meurs pas avant d’avoir fini mon manuscrit. »
Faut dire que cette vieille dame, qui a maintenant presque 100 ans, n’en était pas à son premier affront à la mort. Sa vie n’a été que ça. Et en ces temps belliqueux où les mauvais vents fascistes soufflent à nouveau (et trop près de nous à mon goût), son témoignage de survivante d’Auschwitz résonne malheureusement trop fort. J’ai d’abord été attirée par son livre pour deux raisons : les témoignages au sujet de l’Holocauste vibrent en moi comme quelque chose de sinistrement personnel. Mes ancêtres en ont été victimes et mon nom de famille se retrouve dans les registres de camps.
Je ne sais pas si nous trimballons des résidus de traumatismes de génération en génération ou si nos esprits nous inventent des peurs qui, à la longue, s’incarnent dans notre chair, mais ces récits m’apparaissent chaque fois étrangement intimes. (J’avais d’ailleurs pour les mêmes motifs été tout aussi captivée par le livre de l’humoriste Lise Dion Le secret du coffre bleu, que je recommande chaudement.) Puis, comme l’indique la couverture du Choix d’Edith. Un hymne à la vie, le livre de la psychologue Eger nous invite à nous « libérer du camp de concentration de notre tête ». L’autrice y pousse l’audace jusqu’à écrire : « Je me suis arrêtée sur le site de l’ancienne maison d’Hitler, et je lui ai pardonné. » Voilà deux promesses fondamentalement humaines. En trame de fond, l’histoire des pires cruautés dont nous sommes capables, puis un désir instinctif de survie et de guérison.
Si vous êtes malheureusement, comme moi, affublé d’une tête, alors j’imagine que vous connaissez la possibilité de s’en faire une prison. De vivre des pensées pognées en pain. De se réveiller avec une pression cérébrale qui, dès que tu ouvres l’œil, te rappelle la liste de tous les trucs stressants que tu as à faire, alors que tu t’étais endormi la veille en te remémorant tes pires traumatismes d’enfance. Eille, t’es un vrai petit rayon de soleil comme assistant personnel, toi. Le BlackBerry de la joie et de la bonne humeur.
Il paraît que l’on produit en moyenne 70 000 pensées par jour. C’est beaucoup. Peut-on vivre cette réalité autrement qu’en se promenant avec une sorte de nappe aquatique mentale jonchée de débris de plastique ? Autrement dit, peut-on avoir autre chose dans la tête que de la pollution ? Encore faut-il surveiller ce qu’on y laisse entrer, j’imagine. Les temps sont durs pour l’hygiène mentale, avec les fous criminels qui gouvernent notre asile et ces diables cupides qui rivalisent pour patenter le réseau social qui crée la plus grande dépendance possible. Sale temps pour nos pensées.
C’est pourquoi, dans ce capharnaüm de l’enfer, le livre de la Dre Eger est une sorte de fil de soie. Un fil scintillant que l’on se met à suivre et qui nous montre qu’une autre réalité est courageusement possible. Que l’on peut, même dans la pire des horreurs, ne jamais perdre contact avec son humanité, ce qui paraît un défi complètement impensable.
Et pourtant, elle l’a fait, elle en est la preuve encore bien vivante. Comme Diana Nyad a nagé à 64 ans de La Havane à la Floride ! Cent quatre-vingts kilomètres dans l’eau en 50 heures. Un autre exemple d’une force féminine et mentale tout à fait invraisemblable. J’essaie, pour ne pas laisser ma tête trop se polluer à l’ère toxique dans laquelle on baigne, de m’inspirer et d’apprendre de ceux qui savent ne pas se laisser abattre.
Bien sûr, rien n’est jamais simple. Comme vous, je sais que chaque jour rivalise avec le précédent en matière d’absurdité sinistre, mais à quoi sert-on si on ne fait que sombrer ? Si vous tentez aussi de sortir du pessimisme, les vipères vous susurreront bêtement que vous faites du déni pour ne pas s’avouer qu’elles ont capitulé. Le cynisme et l’obscurité sont des protections parfois nécessaires que je connais bien et qui m’ont aussi été vitales, mais qu’on devrait tous se souhaiter temporaires.
Ne serait-ce que pour honorer ceux qui pardonnent à Hitler.


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