Chaque saison cyclonique, la mer grignote un peu plus le cordon de sable de l’anse Sainte-Marguerite, sur la côte est de la Grande-Terre. Et chaque fois, elle restitue ce qu’elle avait pris : des fragments d’os humains, parfois des clous de cercueil, remontés d’un cimetière d’esclaves que personne n’avait localisé avant 1995. Depuis, l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) fouille ce site par intermittence, sans jamais pouvoir devancer l’érosion qui, elle, ne prend pas de vacances.
À retenir
- Un cimetière colonial oublié depuis deux siècles se dévoile petit à petit sous l’action de la mer
- Les ossements exhumés racontent une histoire que les archives coloniales n’ont jamais documentée
- L’érosion accélérée menace d’engloutir à jamais ce témoignage archéologique unique en Amériques
Sommaire
- Une découverte arrachée aux cyclones
- Ce que racontent les squelettes, à défaut d’archives
- Contre la mer, aucune digue ne tiendra vraiment
Une découverte arrachée aux cyclones
Tout commence par la violence du ciel. En septembre 1995, les ouragans Luis et Marilyn frappent violemment la Guadeloupe. Sur la côte de la Grande-Terre, à l’Anse Sainte-Marguerite, la houle et les vents mettent au jour des ossements humains enterrés sous quelques centimètres de sable. Un an plus tard, le cyclone Marylin achève le travail de mise à nu. Personne, jusque-là, ne savait qu’un cimetière dormait sous cette plage prisée pour son sable blanc et ses eaux calmes, à une dizaine de kilomètres au nord du bourg du Moule.
Le cimetière d’époque coloniale de l’Anse Sainte-Marguerite fait l’objet de fouilles depuis 1997, menées d’abord par l’Association pour les fouilles archéologiques nationales puis par l’Inrap, en lien avec les services de l’État. Cinq campagnes se sont succédé sur le terrain, révélant un ensemble funéraire hors norme. Le cimetière de l’Anse Sainte-Marguerite est l’un des plus grands cimetières d’esclaves fouillés par les archéologues en Amériques, avec plus de 150 corps d’hommes, de femmes et d’enfants exhumés à travers trois campagnes de fouilles. D’autres publications scientifiques avancent même un chiffre supérieur, avec près de 250 sujets étudiés sur l’ensemble des opérations. Mais ce n’est qu’une fraction du total enfoui : le site pourrait contenir jusqu’à un millier de sépultures, selon les estimations des chercheurs qui ont travaillé sur zone.
Ce que racontent les squelettes, à défaut d’archives
Le sable a fait ce que les registres coloniaux n’ont jamais su faire : conserver un corps. Car les esclaves, exclus des cimetières paroissiaux, n’ont laissé aucune trace écrite de leur existence individuelle. Exclus des cimetières officiels par l’ordre colonial et le Code noir, les esclaves étaient enterrés anonymement dans des zones marginalisées, et leurs sépultures constituent aujourd’hui des témoignages directs des conditions de vie, de travail et de souffrance imposées par l’esclavage. À l’Anse Sainte-Marguerite, deux secteurs distincts se dessinent sur la plage : au sud, des inhumations sans ordonnancement particulier ; au nord, des défunts placés en cercueils de bois, tête à l’ouest, selon un rite d’inspiration chrétienne.
Certains détails anatomiques racontent, mieux que n’importe quel document, l’origine des défunts. L’origine africaine des sujets est démontrée par certaines caractéristiques morphologiques du squelette, ainsi que des atteintes dentaires chez certains individus, les mutilations dentaires correspondant à des rites de passage dans des populations d’Afrique de l’ouest. Un homme retrouvé sur le site présentait ainsi les dents antéro-supérieures, incisives et canines taillées, une pratique que l’on retrouve ensuite comme référence de comparaison sur d’autres cimetières coloniaux de l’archipel. Trente ans après la découverte initiale, la science a fait un bond que personne n’imaginait à l’époque. Une équipe pluridisciplinaire du CNRS et de l’Inrap mène désormais des analyses isotopiques et génétiques qui permettent de déterminer l’origine géographique, le régime alimentaire, les liens de parenté, les pathologies et les sévices subis par ces hommes, femmes et enfants. Cent cinquante échantillons dentaires ont déjà été prélevés dans le cadre de ces travaux, transformant chaque os en témoin à charge d’une histoire qu’aucun texte n’avait osé raconter avec autant de précision.
Contre la mer, aucune digue ne tiendra vraiment
Le problème, c’est que l’érosion ne s’arrête jamais pour laisser le temps aux archéologues de finir leur travail. À chaque houle un peu forte, un peu de cimetière disparaît, englouti sans avoir livré ses secrets. Thomas Romon, archéologue à l’Inrap qui a également fouillé le cimetière comparable de l’Anse Bellay en Martinique, résume la situation avec une formule sans détour : « Pour la population locale, ça concerne d’autres aspects, parce que ça concerne en fait la mémoire de ces individus […]. Il y a des enjeux qui sont archéologiques et puis il y a des enjeux qui sont mémoriels. »
Ce phénomène ne se limite d’ailleurs pas à cette anse guadeloupéenne. À Saint-François, sur la plage des Raisins-Clairs, très fréquentée par les touristes, de nouveaux ossements émergent chaque semaine, et la municipalité a dû installer des balises pour éviter que les baigneurs ne piétinent des sépultures sans le savoir. En Martinique, la situation a connu un dénouement inédit : après des années de mobilisation, la découverte d’un cimetière à l’Anse Bellay a conduit à une mobilisation citoyenne aboutissant, en 2023, à la réinhumation des dépouilles sur leur lieu d’origine, une décision sans précédent. Un scénario qui n’a, pour l’heure, rien d’équivalent à l’Anse Sainte-Marguerite, où les fouilles restent partielles et où l’essentiel des restes demeure sous le sable, à la merci de la prochaine tempête.
Des solutions sont bien à l’étude ailleurs sur le littoral guadeloupéen, entre balisage et projets de digues pour ralentir l’assaut de la houle. Mais aucune de ces mesures ne peut inverser durablement un recul du trait de côte alimenté par la montée du niveau marin et l’affaiblissement des récifs coralliens qui, autrefois, amortissaient les vagues. À l’échelle de l’archipel, plus d’une centaine de sites archéologiques sont menacés sur l’ensemble des rivages antillais, un chiffre qui donne la mesure d’une course contre la montre que les archéologues savent, au fond, perdue d’avance sur le temps long. Reste que chaque sépulture arrachée au sable avant qu’elle ne parte à la mer permet de rendre un visage, une histoire, une trajectoire de vie à des personnes que l’esclavage avait condamnées à l’anonymat, jusque dans la mort.
Sources : shs.hal.science | journals.openedition.org


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