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On pensait que la fusée lunaire soviétique avait tout emporté avec elle : ses moteurs ont redécollé vingt ans plus tard sous un lanceur américain

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Une centaine de moteurs-fusées, oubliés dans un entrepôt sibérien pendant deux décennies, ont fini par propulser une fusée américaine vers la Station spatiale internationale. Puis l’un d’eux a explosé six secondes après le décollage. Cette histoire, aussi improbable qu’authentique, raconte comment la Guerre froide continue de façonner l’astronautique moderne, bien après la chute du Mur.

À retenir

  • 150 moteurs-fusées soviétiques disparaissent mystérieusement après l’abandon du programme lunaire N1 en 1974
  • Les Américains retrouvent ce trésor oublié en Sibérie et l’achètent pour une fraction de son vrai coût
  • Une déflagration spectaculaire en 2014 expose un secret industriel vieux de 40 ans

Sommaire

  1. La fusée qui devait emmener l’URSS sur la Lune
  2. Un rachat providentiel dans le chaos post-soviétique
  3. Antares, ou la renaissance sous bannière étoilée

Tout commence avec le programme N1, la réponse soviétique à la fusée Saturn V américaine. Conçus à la fin des années 1960 par le bureau d’études Kouznetsov, les moteurs NK-33 devaient arracher du sol le lanceur lunaire soviétique, un monstre censé rivaliser avec les missions Apollo. Le NK-33 et sa variante le NK-43 sont des moteurs-fusée de 150 tonnes de poussée conçus et construits dans les années 1960 et début des années 1970 par la société soviétique Kouznetsov, destinés à propulser le lanceur lourd soviétique N-1, développé dans le cadre du programme lunaire habité soviétique.

Sur le papier, l’engin est une prouesse technique. Le moteur NK-33 présente le poussée/poids le plus élevé de tous les moteurs-fusées existants tout en ayant une très bonne impulsion spécifique, ce qui en fait sur de nombreux plans le moteur-fusée utilisant le mélange oxygène liquide/kérosène le plus performant jamais créé. Mais la théorie ne suffit pas face aux vibrations infernales d’un premier étage bourré de trente moteurs. Le lanceur N-1 utilisait à l’origine des moteurs NK-15 pour son premier étage, et après quatre échecs consécutifs de lancement et aucun succès, le projet a été arrêté. C’était en 1974. La course à la Lune était perdue, et Moscou tirait un trait définitif sur son ambition lunaire habitée.

Logiquement, un tel fiasco aurait dû finir à la casse. Mais quelqu’un, quelque part dans l’appareil soviétique, a eu la présence d’esprit de ne pas détruire le matériel. Une réserve de moteurs déjà fabriqués, environ 150 exemplaires selon les estimations les plus courantes, a été mise de côté et stockée dans un entrepôt près de Samara. Ils y sont restés vingt ans, dans un anonymat quasi total, pendant que le monde oubliait jusqu’à l’existence du programme N1, classifié secret-défense jusqu’à la fin de l’URSS.

Un rachat providentiel dans le chaos post-soviétique

L’effondrement de l’URSS en 1991 rebat toutes les cartes, y compris industrielles. Des pans entiers du complexe militaro-spatial soviétique cherchent des devises, et les Occidentaux flairent l’aubaine technologique. C’est dans ce contexte que l’américain Aerojet met la main sur le stock de Samara à partir de 1995. Aerojet Rocketdyne a acheté environ 40 moteurs NK-33 au milieu des années 1990 et les a « américanisés » avec de multiples modifications, notamment un mécanisme de direction par cardan. D’autres sources évoquent un chiffre plus large encore, avec un stock total ayant atteint jusqu’à 200 unités produites à l’époque soviétique.

Le prix payé reste flou dans le détail, mais les estimations tournent autour d’1,1 million de dollars par exemplaire, une somme dérisoire au regard du coût de développement d’un moteur équivalent depuis zéro. Les Américains ne s’y trompent pas : « ils ont en fait été construits en Russie il y a environ 40 ans et stockés dans des sacs en plastique après l’annulation de leur programme lunaire », résume l’astronome Jonathan McDowell, du Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics, interrogé par la radio publique américaine NPR. Ironie de l’histoire : ces bijoux d’ingénierie soviétique ont dormi vingt ans sous plastique, comme des pièces détachées oubliées au fond d’un garage.

Rebaptisés AJ26, les moteurs subissent une cure de modernisation. Ils sont dotés d’une avionique moderne par leur importateur américain, le constructeur Aerojet. Premier débouché envisagé : la fusée Atlas V. Mais le mariage ne prend pas, et les moteurs patientent encore quelques années avant de trouver leur véritable second souffle, sous une désignation légèrement différente selon les variantes commerciales, AJ26-58 ou AJ26-62.

Antares, ou la renaissance sous bannière étoilée

C’est finalement Orbital Sciences qui leur offre une seconde vie, en les intégrant au premier étage de son lanceur Antares, développé pour ravitailler la Station spatiale internationale dans le cadre des contrats commerciaux de la NASA. Le premier étage met en œuvre pour la première fois le moteur-fusée russe NK-33 développé à la fin des années 1960 pour le lanceur lunaire soviétique N-1, deux exemplaires de ce moteur propulsant l’étage. Vue de l’extérieur, la scène a de quoi surprendre : un lanceur frappé du drapeau américain, décollant du sol virginien avec, en son cœur, la technologie d’un projet soviétique enterré depuis quarante ans.

Pendant plusieurs vols, tout se passe sans accroc. Puis vient le 28 octobre 2014. Le lanceur Antares décolle de Wallops Island, en Virginie, avec à son bord la capsule Cygnus chargée de fret pour l’ISS. Quinze secondes après l’allumage, c’est le drame : une déflagration ravage le premier étage, et la fusée s’écrase près de son pas de tir. Le rapport de l’équipe d’examen indépendante de la NASA a conclu qu’il y avait eu une explosion dans la turbopompe à oxygène liquide de l’un des deux moteurs AJ-26, désigné E15, dans le premier étage du véhicule, environ 15 secondes après l’allumage.

L’enquête, minutieuse, pointe un défaut précis. L’investigation menée par Orbital ATK et la NASA a découvert la présence d’un défaut sur l’alésage du roulement du carter de turbine, non conforme aux exigences de conception de base, ce défaut ayant été introduit lors de l’usinage du carter de l’alésage du roulement avant les essais de recette du moteur. Une pièce mal usinée, plantée là depuis la fabrication du moteur, des décennies plus tôt en URSS ou lors de sa remise à neuf américaine. Un détail microscopique, capable de faire s’effondrer des mois de préparation en quelques secondes.

L’affaire ne s’arrête pas à un simple constat technique. Aerojet et Orbital ATK avaient une connaissance insuffisante de la conception et de l’historique opérationnel du NK-33 russe dont l’AJ-26 était issu. Un aveu gênant : racheter un moteur soviétique, c’est aussi hériter d’un mystère technique que même les héritiers de la Guerre froide peinent parfois à percer entièrement. La NASA le formule sans détour dans ses recommandations, exigeant davantage de transparence sur l’histoire industrielle des moteurs achetés à l’étranger.

Orbital tire les leçons de l’accident en abandonnant définitivement les vénérables NK-33 au profit de moteurs russes plus récents pour les versions ultérieures d’Antares. Reste une question qui dépasse le seul cas soviétique : combien d’autres technologies de la Guerre froide, oubliées dans des hangars ou des cartons d’archives, attendent encore leur seconde chance dans l’industrie spatiale actuelle ?

Sources : slate.fr | americaspace.com

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