Un robinet à Aix-en-Provence, une douche à Toulon, un jet d’arrosage sur une vigne du Var : cette eau n’a quasiment rien à voir avec les collines environnantes. Le canal de Provence est un ensemble d’ouvrages hydrauliques qui participe à la desserte, principalement en eau brute, captée dans le Verdon, de 110 communes des Bouches-du-Rhône et du Var dont Aix-en-Provence, Marseille, Toulon, pour une population qui dépasse aujourd’hui deux millions d’habitants. L’eau parcourt des dizaines de kilomètres depuis les montagnes des Alpes-de-Haute-Provence avant d’arriver au robinet, et ce voyage n’a rien de récent : il dure depuis plus de soixante ans.
À retenir
- Une infrastructure hydraulique souterraine cachée sous les pieds de millions de Provençaux depuis 1964
- Quand la sécheresse frappe, qui doit céder : l’agriculture, l’industrie, le tourisme ou l’eau potable ?
- 660 millions de mètres cubes par an prélevés dans le Verdon, mais pas assez quand les étés sont trop chauds
Sommaire
- Un chantier lancé en pleine reconstruction, dans les années 1960
- 660 millions de mètres cubes par an, et un débit qui dépasse celui d’un fleuve
- Quand le Verdon baisse, qui passe en premier ?
Un chantier lancé en pleine reconstruction, dans les années 1960
L’histoire commence par un accord politique. En 1955, un pacte de solidarité a été signé entre les départements du Var, des Bouches-du-Rhône et la ville de Marseille, qui a acté la mise en commun de leurs droits d’eau sur le Verdon, la répartition des eaux entre les trois collectivités, la constitution de réserves, et le choix du maître d’ouvrage. Deux ans plus tard naît l’organisme chargé de concrétiser ce pacte. La Société du canal de Provence et d’aménagement de la région provençale, qui siège au château du Tholonet, a été constituée sur fonds publics en 1957. Les pelleteuses entrent en action peu après : les travaux de dérivation de l’eau du Verdon commencent en 1964. Cinq ans de chantier suffisent pour livrer la première section, le fameux « canal-maître I ». La suite s’étale sur une décennie supplémentaire : en 1976, la deuxième tranche du canal de Provence, commencée en 1969, conduit l’eau du Verdon à travers les massifs de la Sainte-Victoire et de la Sainte-Baume, vers Toulon, la région d’Hyères et les communes de l’Ouest-Varois.
Le tracé technique impressionne encore aujourd’hui les ingénieurs. Les ouvrages principaux, canaux à ciel ouvert et galeries creusées dans la roche confondus, totalisent près de 270 kilomètres dont 140 en souterrain, un schéma initial qui a très peu varié depuis les années soixante et qui a permis d’éviter les effets de la sécheresse dans les départements desservis. Le choix du souterrain n’a rien d’esthétique : en réduisant la longueur du parcours à l’air libre, l’ouvrage limite la perte d’altitude et conserve une pression naturelle suffisante jusqu’aux points de distribution, sans recourir au pompage. Le tracé suit d’ailleurs une cote de référence d’environ 350 mètres au-dessus du niveau de la mer sur une bonne partie de son parcours, ce qui permet à l’eau de couler par la seule force de la gravité depuis sa prise dans le Verdon.
660 millions de mètres cubes par an, et un débit qui dépasse celui d’un fleuve
Les chiffres de capacité donnent le vertige pour un territoire aussi sec l’été. Le canal de Provence peut délivrer chaque année 660 millions de mètres cubes d’eau du Verdon, avec un débit maximum de pointe qui atteint 40 mètres cubes par seconde. Une partie de ce volume part directement en réserve pour anticiper les mauvaises années : les prélèvements d’eau de la Société du Canal de Provence sont d’environ 250 millions de mètres cubes par an, et les réserves constituées sur le Verdon permettent de garantir les débits sur une période de sécheresse de deux ans.
Au bout du tuyau, les usages se répartissent entre habitants, agriculteurs et industriels. Le réseau permet d’irriguer 70 000 hectares de terres agricoles et alimente plus de 8 000 sites industriels de la région. Marseille elle-même dépend largement de cette eau venue de loin : le canal de Provence fournit 40 % de la consommation de la ville, l’autre partie étant fournie par le canal de Marseille, alimenté par la Durance. sans le Verdon, la deuxième ville de France manquerait chaque jour de près de la moitié de son eau potable.
Quand le Verdon baisse, qui passe en premier ?
L’équation se complique dès que la pluie se fait rare, ce qui devient la norme plutôt que l’exception. Cet été encore, le préfet du Var a placé le département en vigilance sécheresse par arrêté préfectoral en date du 30 juin 2026. Depuis 2024, un cadre précis organise les arbitrages : depuis le 26 juin 2024, un arrêté-cadre interdépartemental encadre la gestion de la ressource en eau stockée sur la Durance, le Verdon et Saint-Cassien en période de sécheresse, et s’applique aux usages économiques agricoles, commerciaux et industriels alimentés à plus de 50 % par une ressource stockée. Ces restrictions ne tombent pas automatiquement : ces usages ne sont soumis à des restrictions qu’en cas de tension réelle sur les réserves.
L’épisode de 2022 illustre concrètement ce qui se joue quand les lacs du Verdon baissent trop vite. Face à une chaleur précoce et à l’absence de pluie, la Société du Canal de Provence a limité de 10 à 20 % ses prélèvements dans les lacs du Verdon, sa source principale d’approvisionnement, et a mobilisé des ressources complémentaires à la place, notamment la retenue de Bimont et le bassin de l’Arc. La logique de priorité est assumée au plus haut niveau administratif : dans la répartition des stocks, il convient de préserver les usages prioritaires comme l’eau potable et l’agriculture, qui répond à l’impératif de souveraineté alimentaire. Le tourisme, lui, arrive derrière, et les chiffres le prouvent par l’absurde. Selon une réponse ministérielle publiée par l’Assemblée nationale, l’arrêt total de l’irrigation agricole sur les 75 000 hectares de la concession du Canal de Provence entre juin et septembre économiserait 30 millions de mètres cubes, soit 1,5 mètre dans la retenue de Sainte-Croix, mais entraînerait des pertes de récolte désastreuses sans pour autant sauver l’activité touristique locale dans les années très sèches. Sacrifier les vignes ne suffirait donc même pas à sauver les plages des lacs.
L’enjeu dépasse d’ailleurs la seule irrigation. Les centrales hydroélectriques situées sur la Durance et le Verdon représentent 25 % de l’électricité consommée en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, et 10 % de la production hydroélectrique du pays, ce qui ajoute un troisième prétendant à une ressource déjà disputée entre robinets et champs.
Le réseau continue pourtant de s’étendre plutôt que de se figer. Un chantier baptisé Var Bleu, toujours en cours cette année, doit renforcer l’alimentation du département en s’appuyant sur les mêmes lacs-réservoirs de Bimont, Sainte-Croix, Castillon et Saint-Cassien : son coût est estimé à 140 millions d’euros à ce stade, pour un coût global évalué à 335 millions en intégrant toutes les branches annexes. Soixante ans après les premiers coups de pelle près de Vinon-sur-Verdon, la Provence continue donc de creuser sous ses propres collines pour aller chercher l’eau ailleurs.
Sources : paca.chambres-agriculture.fr | agriculture.gouv.fr | assemblee-nationale.fr


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