Sous les hangars où l’on sèche chaque année des dizaines de milliers de tonnes de pâtes, des archéologues ont mis au jour un cimetière vieux de 2 500 ans. À Gragnano, ville italienne mondialement connue pour ses spaghetti, les travaux d’agrandissement de l’usine Garofalo ont révélé une nécropole préromaine de 85 sépultures, un site déjà rebaptisé « Nécropole de la Via dei Pastai ». Une découverte que même les archéologues n’attendaient pas en signant un simple chantier d’extension industrielle.
À retenir
- Un cimetière vieux de 2 500 ans dormait sous les hangars de séchage des pâtes depuis des millénaires
- Les archéologues ont retrouvé des matériaux organiques exceptionnellement bien conservés : tissus, bois et paniers datant du VIe siècle avant J.-C.
- Une bataille institutionnelle se dessine : Pompéi ou un nouveau musée dédié aux pâtes pour accueillir ce trésor méditerranéen ?
Sommaire
- Une nécropole qui dormait sous les silos à pâtes
- Des trésors dignes d’une élite méditerranéenne
- Pompéi ou musée des pâtes ? La bataille pour les vestiges
Une nécropole qui dormait sous les silos à pâtes
Tout commence par une obligation légale plutôt que par une quête savante. La nouvelle phase de recherche a débuté en 2025, quand le Pastificio Garofalo a lancé un projet d’agrandissement de ses installations, et grâce à l’archéologie préventive, la Surintendance archéologie, beaux-arts et paysage de la métropole de Naples a identifié une importante zone sépulcrale. Les fouilles, coordonnées par l’archéologue Francesca Mermati, se sont étalées sur environ deux ans avant de se conclure il y a quelques semaines à peine.
Le bilan final tient en une phrase de la surintendante Paola Ricciardi : « Quatre-vingt-cinq sépultures sur deux mille mètres carrés, parmi lesquelles nous avons identifié jusqu’ici 16 adultes, 4 enfants et 15 nourrissons. Depuis février 2025, nous avons retiré tout le matériel d’étude ». Un chiffre qui interpelle : près d’un tiers des tombes appartiennent à des nourrissons, une proportion qui en dit long sur la mortalité infantile de l’époque, bien avant que Rome n’impose sa marque sur cette portion de la Campanie.
Le site n’est pas totalement vierge de mémoire archéologique. Déjà dans les années cinquante, l’archéologue Libero D’Orsi avait repéré ici une vaste nécropole, celle de Madonna delle Grazie, ouvrant une fenêtre sur les anciennes communautés du territoire. À l’époque, on avait sauvegardé environ 300 tombes avec leur mobilier funéraire, aujourd’hui conservées au musée archéologique de Quisisana, échappant ainsi aux pilleurs et à la spéculation immobilière. La zone fouillée sous l’usine Garofalo n’est donc qu’un nouveau fragment d’un puzzle funéraire bien plus vaste.
Des trésors dignes d’une élite méditerranéenne
Ce qui frappe les archéologues, ce n’est pas seulement le nombre de tombes mais leur richesse. Les mobiliers funéraires, riches en scarabées égyptiens de Naukratis, ambres zoomorphes, argents et bronzes étrusques, témoignent du rôle central de Gragnano dans les échanges commerciaux entre la Grèce, l’Égypte et la Méditerranée orientale dès le VIe siècle avant J.-C. Parmi les pièces les plus spectaculaires, un flacon à parfum en terre cuite en forme de sirène datable entre 580 et 550 avant J.-C., aujourd’hui exposé au Musée archéologique national de Naples dans l’exposition consacrée à Parthénope.
D’autres objets complètent ce tableau d’une aristocratie locale soucieuse de paraître : une épée en fer, un flacon à parfum en forme de femme, des pendentifs en ivoire figurant des silhouettes humaines, des fibules en bronze, des colliers, des vases en bronze et en céramique. Au total, le bilan est spectaculaire : 85 sépultures réparties sur environ deux mille mètres carrés et près de mille objets qui offrent un tableau inédit de la vie des communautés qui habitaient cette portion de Campanie avant la romanisation.
Ce qui rend la découverte encore plus rare, c’est l’état de conservation des matériaux périssables. À l’intérieur des cercueils en tuf, les archéologues ont retrouvé des matériaux organiques périssables comme des tissus, du bois et des paniers en fibres tressées, extrêmement rares pour cette période. Des vestiges de tissu vieux de deux millénaires et demi qui ont survécu sous une usine de pâtes : voilà qui n’arrive pas tous les jours, même en Campanie où le sol regorge d’archives enfouies.
Sous la nécropole elle-même, les fouilles ont révélé des traces encore plus anciennes. Des structures antérieures, attribuables à l’âge du cuivre et du bronze, documentent une fréquentation de la zone qui s’est prolongée sur des millénaires : des trous de poteaux, des sols de combustion et un four en fer à cheval d’époque pré-protohistorique. ce coin de Campanie a été habité en continu depuis au moins le troisième millénaire avant notre ère, bien avant que quiconque ne songe à y étendre du blé dur pour fabriquer des pâtes.
Pompéi ou musée des pâtes ? La bataille pour les vestiges
Reste une question qui divise déjà les institutions : où exposer ce trésor ? Le Parc archéologique de Pompéi en revendique la possession, s’agissant d’une découverte survenue dans l’Ager Stabianus, ce vaste territoire antique lié à Stabies dont Pompéi assure aujourd’hui la tutelle patrimoniale. Un argument territorial solide, puisque la nécropole appartient historiquement à cette aire archéologique déjà rattachée au site pompéien.
Mais le maire de Gragnano ne l’entend pas de cette oreille. Aniello D’Auria a lancé la proposition d’« inclure les objets dans le futur Musée des Pâtes de Gragnano, qui verra le jour à courte distance du lieu de la découverte », un projet culturel qui prendrait place dans l’ancien monastère San Michele Arcangelo, à deux pas de la nécropole. L’idée séduit par sa cohérence narrative : lier l’identité industrielle moderne de la ville à ses racines antiques, avec une collaboration annoncée avec le Musée archéologique national de Naples pour valoriser cet ensemble sur place plutôt que de le voir partir à Pompéi.
Le patron de l’usine, l’ingénieur Massimo Menna, s’est lui aussi exprimé lors de la présentation officielle des résultats, le 15 juillet dernier. Le chef du département pour la tutelle du patrimoine culturel au ministère de la Culture, Luigi La Rocca, a salué cette collaboration inhabituelle entre secteur privé et institutions publiques, estimant que « la découverte démontre que l’activité de tutelle, si elle est soutenue par une recherche scientifique rigoureuse, n’entrave pas l’initiative privée, mais enrichit de nouvelles valeurs un territoire déjà riche en histoire ».
Le site, lui, a déjà été refermé selon la procédure habituelle en pareil cas, le temps que les études se poursuivent en laboratoire sur les ossements et les matériaux biologiques prélevés. Reste à savoir si les Napolitains verront un jour ces scarabées égyptiens et cette sirène de terre cuite trôner dans un musée dédié aux pâtes, à quelques mètres des machines qui, chaque jour, continuent de produire les fusilli et les paccheri qui ont fait la renommée mondiale de Gragnano.
Sources : artepassante.it | artribune.com


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